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Sir Peter Westmacott

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La Grande-Bretagne et l’Union européenne : conceptions et priorités de Gordon Brown


25 janvier 2008

Ambassadeur de Grande-Bretagne en France, Peter Westmacott était l’invité des Rencontres du Cercle des Européens L’Express. Deux mois avant la visite d’état du Président Sarkozy au Royaume Uni, il a partagé avec nous ses impressions quant à la politique européenne du premier ministre, Gordon Brown.


Peter Westmacott est ambassadeur de Grande-Bretagne en France.

Peter Westmacott © Cercle des Européens
Peter Westmacott © Cercle des Européens
Peter Westmacott, Noëlle Lenoir, Christian Makarian © Cercle des Européens

Retrouver les extraits vidéo sur le site de L’Express.

Discours de Sir Peter Westmacott

"Je suis ravi que Noëlle Lenoir m’ait demandé d’évoquer la position du Royaume-Uni au sein de l’UE à une période aussi importante pour l’Union et devant un public aussi prestigieux. Michel Barnier nous a rappelé les réussites remarquables de Noëlle dans l’élégant hommage qu’il lui a rendu lors de la cérémonie de remise de la Légion d’honneur, à laquelle j’ai eu la chance d’assister la semaine dernière.

L’année 2008 marque un réel tournant pour l’UE : la ratification domine l’ordre du jour au Royaume-Uni comme en France, de même que dans les autres États membres. Mais il y a aussi la perspective d’un présidence Slovéne et une présidence Française qui s’annoncent très chargées.

Jetons simplement un œil sur la semaine qui vient de s’écouler : les débats sur le traité à la Chambre des Communes britannique et au Sénat français ; le paquet "énergie et changement climatique" de la Commission ; le premier tour des élections en Serbie ; la réunion du Forum économique mondial à Davos. Et en France, la publication du rapport Attali, entre d’autres initiatives gouvernementales qui tentent de mettre en œuvre le changement souhaité par le nouveau Président de la République.

Le tumulte économique et financier dont nous avons été témoins au cours de cette dernière semaine nous rappelle la nécessité pour l’Europe de faire face à de nouvelles réalités, et de prendre conscience de notre interdépendance.

Gordon Brown est on ne peut plus clair en ce qui concerne l’approche de base que nous devons adopter : dans un discours majeur sur l’Europe globale à Londres le 14 janvier, il a déclaré :

"Les pays et les continents qui connaîtront la réussite au cours de cette nouvelle ère de la mondialisation seront ceux qui se montreront ouverts et non pas repliés sur eux-mêmes, ceux qui préféreront le libre échange au protectionnisme, ceux qui seront flexibles plutôt que rigides, et ceux qui investiront dans les compétences de haut niveau et les potentiels de leurs citoyens."

Il a fait remarquer que sa vision de l’Europe était celle d’une « Europe globale, non pas seulement un marché unique qui regarde vers l’intérieur, mais la force motrice d’un nouveau marché global à l’évolution rapide....ouverte, tournée vers l’extérieure, flexible, compétitive, prospère, innovante et créative ».

Pas exactement mot pour mot le discours du Président Sarkozy. Mais pas vraiment différent, notamment en ce qui concerne l’accent mis sur la réforme économique au niveau national et la recherche de la croissance sur laquelle la commission Attali a eu tant de choses intéressantes à dire cette semaine. Pas ci différent non plus du point du vue de François Fillon, qui notait a Davos hier que la mondialisation n’était « pas une option mais un fait ». Ceux qui affirment que la France a peur du monde extérieur et se montre instinctivement protectionniste doivent garder à l’esprit que chacune des sociétés du CAC 40 fait plus de chiffre d’affaires en dehors de la France qu’au niveau national, que Total réalise 85 % de ses bénéfices à l’étranger, et LVMH 93 %. En d’autres termes, l’économie française se nourrit de la mondialisation et de l’ouverture des marchés.

La France et le Royaume-Uni disposent donc d’une grande marge pour faire cause commune. Son ampleur deviendra plus claire lors du voyage du président à Londres la semaine prochaine, en compagnie de la chancelière allemande Angela Merkel, du Premier ministre italien Romano Prodi – j’espère et du président Barroso, pour examiner avec Gordon Brown les questions économiques internationales, et notamment les turbulences récentes sur les marchés.

Deux mois plus tard, nous aurons le sommet annuel franco-britannique, combiné à la visite d’état du président sur l’invitation de Sa Majesté la Reine ; ce sera une autre occasion de dresser un bilan et de voir ce que nous pouvons faire ensemble, à la fois de façon bilatérale et au niveau européen, ainsi qu’au sein des organisations internationales dont la France et le Royaume-Uni sont des membres de premier plan.

Heureusement, avec le débat institutionnel derrière nous, l’UE est mieux placée pour aborder ces questions fondamentales que lorsque nous étions encore empêtrés dans le débat sur la marche à suivre avec le traité constitutionnel. Nous sommes impatients de nous engager auprès du groupe de réflexion, créé à l’initiative du président Sarkozy, afin de faire en sorte de réfléchir sérieusement dès à présent, avant qu’il ne soit trop tard, aux buts que notre union servira dans 10 ou 20 ans.

Le traité

Bien entendu, nous avons désormais un nouveau traité simplifié, et ce grâce notamment à la volonté politique du président français. Ce traité fait la une de l’actualité ici en France et au Royaume-Uni. Mais pourquoi le traité est-il si important ? Bien sûr, c’est de la politique à haut niveau, avec des conséquences considérables si les choses tournent mal. Le souvenir de 2005 est encore très présent dans les esprits en France. Au Royaume-Uni, des voix se sont élevées avec vigueur pour appeler à l’organisation d’un référendum à la place de la ratification par le Parlement, l’option choisie par le gouvernement.

Cependant, le traité est important à un autre niveau : il nous permet d’ajouter une nouvelle pierre à la finalisation historique du Traité de Nice et d’adapter nos règles aux exigences d’une famille d’états membres plus étendue.

C’est la raison pour laquelle nous estimons que ce traité représente un bon accord : s’il est ratifié par l’ensemble des 27 États membres, il permettra à l’UE de travailler de manière plus efficace et plus rationnelle, de mettre un terme au débat institutionnel, obligera les responsables politiques européens à s’attaquer aux défis auxquels doivent faire face nos citoyens et nos entreprises, à savoir concrètement : l’emploi, la prospérité, la compétitivité, le changement climatique, la sécurité. De cette manière, les peuples de toute l’Europe comprendront - pour reprendre des mots du Premier ministre, « qu’une Europe forte et réformée est indispensable pour répondre aussi bien aux besoins des entreprises qu’à ceux des citoyens ».

L’importance des symboles

La présidence slovène symbolise les bénéfices apportés par l’UE. Sans l’UE, aurions-nous été capables de répandre la démocratie avec autant de succès et d’intégrer les nouveaux adhérents après la chute du mur de Berlin ? Nous en avons tous profité : et pourtant, certains remettent en question les bénéfices de l’élargissement. Sans la perspective de l’élargissement, où en serait la Slovénie à l’heure actuelle ? Certainement pas en train de présider avec compétence l’Union européenne.

Je suis entièrement d’accord avec Jean-Pierre Jouyet lorsqu’il dit que l’élargissement est une bonne chose ; le Kosovo, la Serbie et les Balkans constituent un thème clé à aborder au cours de la présidence slovène.

Néanmoins, il doit s’étendre au-delà des Balkans et respecter les promesses que nous avons faites ailleurs. Le président Sarkozy a souvent cité Edgar Morin. Permettez-moi donc de reprendre un extrait du même ouvrage : selon Morin, l’Europe est un concept géographique sans frontière orientale, et un concept historique dont les frontières ne cessent de se déplacer.

C’est pourquoi, au Royaume-Uni, nous pensons que le débat sur le caractère européen ou non de la Turquie n’a pas lieu d’être ; de toute façon, il y a un demi-siècle que la Turquie nous a tous aidé à créer le Conseil de l’Europe, l’UEO et l’OTAN.

Mercredi soir, lors d’un dîner débat, on m’a demandé de quel droit un ambassadeur britannique pouvait formuler des commentaires sur l’avenir de l’Europe, et parler en faveur de l’élargissement, alors que mon pays a un pied dehors et un pied dedans. Mon interlocuteur s’est montré quelque peu surpris lorsque je lui ai cité les contributions que le Royaume-Uni avait apportées à l’avenir de l’Europe au cours des dernières années, et que je lui ai rappelé que jusqu’au début de ce mois, les États membres en dehors de la zone euro étaient en fait majoritaires.

En réalité, nous avons une position très claire sur l’euro et sur Schengen, mais, durant le mandat de cette Commission, le Royaume-Uni s’est trouvé au cœur des débats sur des questions telles que les Balkans occidentaux (Kosovo), l’Iran, la PESD, l’innovation au sommet de Hampton Court, l’emploi, la croissance et la recherche, la libéralisation du marché de l’énergie, le changement climatique, les services financiers, la biométrie pour les passeports, etc...

Les défis à venir

Dans les années à venir, nous serons obligés de faire face à plusieurs grands défis, y compris le changement climatique et l’énergie – en d’autres termes, « l’Union environnementale »

Dans ce domaine, l’UE a la possibilité de jouer un rôle de leader véritablement mondial à travers son engagement pour devenir la première économie mondiale compétitive pauvre en carbone. Mais nous devrons faire les investissements nécessaires dans les technologies modernes vertes et innovantes. Nous aurons aussi besoin d’un système européen d’échange de quotas d’émissions efficace, en tant que principal moyen de générer des réductions d’émissions rentables et ambitieuses.

En ce qui concerne la justice et les affaires intérieures, le Royaume-Uni est un acteur particulièrement important en matière de coopération dans le domaine de la justice et des affaires intérieures. Lorsque l’on demande aux citoyens où l’Europe peut jouer un rôle utile, l’un des domaines dans lequel la plupart souhaitent nous voir coopérer davantage ensemble est la sécurité et la lutte contre le terrorisme. [Exemple : après les attentats terroristes du 7 juillet à Londres, c’est un mandat d’arrêt européen qui a permis l’extradition d’un suspect depuis l’Italie vers le Royaume-Uni.]

Une gestion efficace de l’immigration est fondamentale si nous voulons réagir positivement à la mondialisation. Il est vrai que la situation géographique insulaire du Royaume-Uni implique que nous ne participons pas aux aspects relatifs à l’immigration des accords de Schengen.

Cependant, au sein de l’UE, nous nous sommes montrés plus ouverts que la plupart des États membres, y compris la France, aux immigrants venus des nouveaux États membres 1,3 million de Polonais sont entrés au Royaume-Uni en 2007.

L’UE a besoin d’une immigration maîtrisée si elle veut éviter de voir vieillir sa population. Mais cela a un coût : la mondialisation crée des communautés marquées par l’incertitude, toujours en mouvement, ce qui rend d’autant plus importante l’intégration efficace des nouveaux venus au sein de nos communautés. Cela signifie également s’attaquer aux causes de l’immigration : les personnes venant de pays pauvres sont inévitablement attirées par les régions plus riches. Ce qui veut dire ouvrir nos marchés afin de permettre aux pays en développement de prospérer. Nous devons mobiliser toute l’influence de l’UE sur la scène mondiale pour veiller à parvenir à des résultats dans nos tentatives de gestion de l’immigration au sein de l’UE, à ce que les pays sources tirent des bénéfices tangibles de l’immigration légale, et que les potentiels immigrants illégaux ne soient pas contraints en premier lieu de quitter leur pays. C’est ce que vise la dimension extérieure du Pacte européen sur l’immigration prenne récemment par le Ministre Brice Hortefeux, dans le perspective de la présidence française.

Ensuite, la PESC et la PESD. Lorsque l’UE est capable de parler d’une seule voix, les points de vue sont exprimés plus clairement et ont plus de poids et plus d’effet. Depuis Maastricht, la PESC représente l’instrument conçu à cette fin. Et il est vrai que nous devrions rechercher des moyens d’améliorer son efficacité et ses performances, par exemple en combinant le rôle diplomatique du haut représentant avec les ressources et l’expertise de la Commission, en mettant en place le service d’action externe européen, etc.

Sur la défense également, le Royaume-Uni et la France continuent d’avoir des rôles importants à jouer pour aider à résoudre les problèmes dans notre monde globalisé et interconnecté. La PESD est une initiative lancée par la France et le Royaume Uni (à St.Malo). La France et le Royaume Uni ont constamment suggéré les développements, par exemple, les groupements tactiques, l’agence européenne de la défence.

L’UE est déjà arrivée loin, comme en République démocratique du Congo, à Aceh, en Bosnie, en Afghanistan. Cependant, l’exemple du Tchad montre que nous avons encore du travail à faire, et que nous pouvons faire mieux. Le Kosovo sera un test important

Ensemble, le Royaume-Uni et la France supportent un fardeau disproportionné en matière de capacités européennes, de dépenses militaires et de R&D, avec 40 % des dépenses de l’UE pour la défense et 70 % pour la recherche. Nous avons donc besoin d’un effort européen plus intense pour fournir les capacités requises à ce qui, en fin de compte, forme un ensemble unique de forces disponibles à la fois pour l’UE et l’OTAN.

C’est la raison pour laquelle nous saluons les déclarations très claires du président Sarkozy formulées à plusieurs occasions [vœux au corps diplomatique et vœux aux forces armées, interventions devant le Congrès américain et en août dernier devant les ambassadeurs français], concernant la complémentarité entre l’OTAN et l’UE. Nous sommes impatients de nous engager de manière constructive dans le débat, non seulement aux côtés de la France, mais également avec nos partenaires européens et transatlantiques.

Conclusion

Nous avons donc le possibilité et la besoin de faire mieux et davantage ensemble. Nous sommes prêts à le faire. Nous ne devons pas nous reposer sur nos lauriers si, collectivement, nous voulons répondre aux besoins des citoyens, leur faire surmonter leur scepticisme et leurs angoisses et rester en tête du jeu mondial."

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