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Son Exc. M. Reinhard Schäfers

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La France, l’Allemagne et le débat européen


13 juillet 2011

L’Ambassadeur d’Allemagne, Son Exc. M. Reinhard Schäfers, était l’invité des Rencontres du Cercle des Européens, le 13 juillet 2011, lors d’un petit-déjeuner organisé en partenariat avec la Chambre de Commerce et d’Industrie de Paris (CCIP). Alors que la crise grecque et les menaces sur la zone euro ont renforcé les attentes à l’égard du couple franco-allemand, il a mis en lumière des débats divergents au sein de deux pays. Si en France, le fédéralisme économique apparait comme une solution à la crise, il "éveille un certains soupçon en Allemagne", où toute forme de solidarité automatique est rejetée. M. Schäfers a analysé l’évolution d’une opinion allemande "plus eurosceptique que jamais". Face à des chefs d’entreprises, l’Ambassadeur a appelé à développer les coopérations industrielles franco-allemandes. Malgré les divisons apparues lors de l’intervention en Libye, il a affirmé que "cette crise ne marque pas la mort de l’Europe de la défense".


Ambassadeur d’Allemagne à Paris depuis août 2008, où il avait déjà occupé la fonction de Ministre plénipotentiaire entre 1998 et 2000, Reinhard Schäfers était précédemment en poste à Kiev. Ambassadeur et représentant de la République fédérale d’Allemagne au Comité politique et de sécurité de l’UE (2001-2006) et avant cela auprès de l'Union de l'Europe occidentale, il est spécialiste de politique étrangère et de défense. Entré en 1977 au ministère fédéral des Affaires étrangères, il a par la suite occupé le poste de Premier secrétaire et conseiller à la chancellerie fédérale (relations est-ouest, désarmement et politique de sécurité) (1985-1988). Diplômé en droit, Reinhard Schäfers a été stagiaire à l’ENA.

Reinhard Schäfers et Noëlle Lenoir  © Cercle des Européens 2011
Reinhard Schäfers et Noëlle Lenoir  © Cercle des Européens 2011

Le fédéralisme économique pour résoudre la crise : un débat français

En introduction de son intervention, l’Ambassadeur a commenté la résurgence de l’idée fédérale dans le débat européen et plus particulièrement dans le débat français. A la faveur de l’aggravation de la crise grecque et face aux risques de contagion à d’autres pays de la zone euro, de nombreuses personnalités se sont en effet prononcés pour une forme de fédéralisme. A quelques mois de quitter ses fonctions à la Présidence de la BCE, Jean-Claude Trichet a été l’un des premiers à rompre ce tabou en plaidant pour la création d’un Ministère des Finances européen, lors d’un discours prononcé à Aix-la-Chapelle le 2 juin. Mise en place d’un véritable budget fédéral, émission d’euro-obligations, mutualisation de la dette, impôt européen, de nombreuses idées permettant de renforcer l’intégration supranationale ont émergées, amenant ainsi le quotidien économique La Tribune à titrer le 23 juin : "Plus d’Europe pour sauver l’euro ?", avec une double page recensant l’ensemble des "idées pour relancer l’Europe fédérale". Une "une" particulièrement remarquée par Reinhard Schäfers y voyant là le signe de la prégnance de ce débat en France. Noëlle Lenoir y a d’ailleurs également apporté sa contribution, dans un éditorial intitulé "Pour un fédéralisme économique européen".

Tout en saluant des discussions qui visent à tirer les leçons de la crise, l’Ambassadeur a toutefois estimé que celles-ci étaient trop limitées aux questions économiques et financières : "Nous devons avoir le courage de débattre du projet politique européen sous toutes ses facettes". Les termes actuels du débat "éveillent un certains soupçon" en Allemagne, a-t-il ajouté. Pour Berlin en effet, le fédéralisme économique et budgétaire induit une forme de solidarité automatique envers les pays en difficultés qui est fermement rejetée. Certaines propositions comme les euro-bonds seraient de plus prématurées en l’état actuel de l’intégration.

Le débat en Allemagne

Dans les années 1990, l’Allemagne a connu un débat intense sur l’avenir de l’Europe. L’Ambassadeur a rappelé qu’en 1994, Wolfgang Schäuble, l’actuel Ministre des Finances, et Karl Lamers, responsable de la politique étrangère au sein de la CDU de 1990 à 1998 et ancien Député, avaient publié un document commun proposant de renforcer l’intégration autour notamment d’un "noyau dur" d’Etats membres. Le discours de Joschka Fischer, en 2000, à l’Université de Humboldt , a constitué le point d’orgue de ce débat. Le Ministre allemand des Affaires étrangères avait alors livré ses réflexions sur la finalité de l’intégration européenne, proposant d’instaurer graduellement et autour de quelques Etats formant un "centre de gravité", une "fédération" européenne, entériné dans un "traité constitutionnel". Une ambition qui avait amorcé un processus constitutionnel européen – avec les travaux de la Convention sur l’avenir de l’Europe - , mais une ambition déçue, suite au double "non" français et néerlandais de 2005 au projet de Constitution.

"Soyons clairs, a indiqué l’Ambassadeur, de telles discussions sont aujourd’hui inconcevables en Allemagne". Contrairement à la période précédente, ni la classe politique, ni l’opinion publique ne semblent en effet y être favorables. Il a tout d’abord mentionné l’arrêt de la Cour constitutionnelle Karlsruhe de juin 2009 sur le Traité de Lisbonne qui a donné son accord à la ratification du traité par l’Allemagne tout en posant de sérieuses limites à l’approfondissement de l’intégration (sur ce sujet lire l’éditorial de Noëlle Lenoir du 1er septembre 2009.) Selon Kalrsruhe, seule une modification de la loi fondamentale allemande permettrait la création d’une fédération européenne.

Ces blocages ne sont pas uniquement constitutionnels mais relèvent en grande partie de l’évolution de l’opinion publique allemande. Se basant sur son expérience au sein de la Chancellerie fédérale (Premier secrétaire et conseiller de 1985 à 1988 et Chef de division à la Chancellerie fédérale de 1992 à 1998) lors des "années Kohl", Reinhard Schäfers a souligné que si les Allemands étaient jusqu’au début des années 90 "plus pro-européens que la moyenne", ce sentiment a progressivement décliné jusqu’à atteindre aujourd’hui son niveau le plus bas. "L’opinion allemande est plus eurosceptique que jamais", a-t-il affirmé.

Les racines du nouveau scepticisme de l’opinion publique allemande envers l’Europe

L’Ambassadeur a démontré à quel point la crise économique et financière avait érodé la confiance des Allemands dans l’Union européenne. Une tendance confirmée par des récents sondages, indiquant que 67% des Allemands n’ont "pas" ou "peu" confiance dans l’Union européenne (sondage de l'Institut allemand Allensbach Institue for Public Opinion, publié fin janvier 2011) – soit une baisse 16 points en un an - et que 71% ont "moins", "à peine" ou "pas du tout confiance" confiance dans l’euro (sondage publié en juin 2011 par le Frankfurter Allgemeine Sonntagszeitung).

Depuis l’approbation très controversée du premier plan d’aide à la Grèce en mai 2010, puis le sauvetage de l’Irlande en novembre 2010, suivi de celui du Portugal en mai 2011 et aujourd’hui la perspective d’une seconde aide financière à Athènes, la crise "a fabriqué des eurosceptiques". Un sentiment d’ailleurs largement alimenté par une certaine presse allemande, notamment par le quotidien BILD, au discours comparable à celui des partis populistes dans d’autres Etats européen (ce type de mouvement politique étant inexistant dans la paysage allemand).

En mettant de côté la règle si chère aux Allemands de "no bail out", le cours de la crise "a confirmé toutes les craintes " exprimées lors du lancement de l’union économique et monétaire. La clause de non renflouement (article 125 TFUE), introduite par le traité de Maastricht, interdisant d’apporter une aide financière à un pays membre de la zone euro, devait en effet constituer un infranchissable garde-fou contre toute dérive vers une "union de transfert". Or le Rubicon a été franchi en mai 2010 (cf : Un mécanisme de stabilisation de 750 milliards pour sauver la zone euro, 10 mai 2010).

Le mécontentement à l’égard de la gestion européenne de la crise est lié selon l’Ambassadeur aux efforts fournis par les Allemands par le passé. Suite à la réunification, l’Allemagne a en effet connu une grave crise de compétitivité au début des années 2000, au point que The Economist titrait en juin 2002 : "L’Allemagne, l’Homme malade de l’Europe". Pour renouer avec la croissance, rétablir des comptes publics fortement dégradés par le coût de la réunification (1500 milliards d’euros à ce jour) et résorber le chômage, des réformes structurelles douloureuses ont été conduites à partir de 2003 par le gouvernement de coalition (SPD-Grünen) de Gerhard Schröder (notamment à travers l’Agenda 2010 et sa mesure phare "Hartz IV"). "Après cette longue période de rigueur, il est difficile de faire accepter aux Allemands qu’ils doivent à présent faire preuve de solidarité envers des pays de la zone euro qui n’ont pas mené ces mêmes réformes", a expliqué l’Ambassadeur.

Il a en outre rappelé "l’attachement viscéral" des Allemands à la stabilité monétaire et la bonne gestion de l’argent public, né de l’expérience des crises des années 1920 et de 1948 qui par deux fois ont ruiné la classe moyenne.

La crise grecque et l’avenir de la zone euro

"La France et l’Allemagne ont des visions différentes de l’avenir de l’Europe et parfois même des intérêts divergents sur lesquels il convient de ne pas fermer les yeux", a signalé l’Ambassadeur. En revanche, "ils ont un intérêt commun prioritaire : celui de préserver la stabilité de la zone euro". Les discussions actuelles autour des modalités du second plan d’aide à Athènes, ne concernent pas uniquement l’avenir économique et financière de ce seul pays, mais bien l’ensemble de la zone euro, a insisté M. Schäfers faisant ainsi savoir que son gouvernement – pourtant régulièrement critiqué pour son intransigeance – saurait faire les choix et "les sacrifices" qui s’avèreront nécessaires. Il a par ailleurs tenu à attirer l’attention sur les marges de manœuvres politiques limitées de la Chancelière Angela Merkel, qui doit composer avec la ligne dure défendue par son propre parti (CDU) et ses alliés libéraux du FDP. Reflétant le scepticisme de l’opinion publique allemande, le Bundestag a de plus récemment exigé d’être associé à toutes les décisions concernant la plan d’aide à la Grèce et le fonctionnement du futur mécanisme de stabilité (MES). Ce contexte politique complique d’autant plus la recherche d’un compromis au niveau européen.

L’Ambassadeur a tenu à minimiser les divergences entre la France, l’Allemagne et la BCE quant aux contours de ce nouveau plan d’aide. Celles-ci se focalisent actuellement sur le risque de contagion que ferait encourir aux autres pays de l’eurozone chacun différents scénarios à l’étude : à savoir la participation du secteur privé et l’éventualité d’une restructuration, d’un rééchelonnement de la dette grecque, voir d’un défaut partiel.

"Les dirigeants européens doivent démontrer aux marchés financiers que la zone euro reste debout", a déclaré Reinhard Schäfers en référence à la pression des marchés sur la dette italienne, faisant craindre une extension de la crise à la troisième économie de la zone euro. L’envolée des taux d’emprunts italiens est intervenue quelques jours après le rétrogradation de la dette irlandaise (12 juillet) et portugaise (5 juillet) en catégorie "spéculative".

Quelle coopération industrielle franco-allemande ?

L’Ambassadeur s’est ouvertement prononcé pour un renforcement des coopérations industrielles entre la France et l’Allemagne, à l’image d’EADS et Airbus. Il a ce titre cité comme exemple l’alliance noué dans le secteur de l’informatique entre Siemens et Athos Orign, visant à crée un "champion européen des technologies de l’information et de la communication" (cf communiqué de presse). L’acquisition par Athos de Siemens IT Solutions & Services (holding regroupant toutes les activités informatiques de Siemens) a été finalisée le 1er juillet 2011. La portée de ce partenariat est selon Reinhard Schäfers "largement sous-estimée", alors que le capital engagé est plus important que celui d’EADS.

Regrettant le concurrence que se livrent les entreprises françaises et allemandes sur les marchés mondiaux, l’Ambassadeur a mentionné deux secteurs clés dans lesquels il conviendrait de définir de "solides coopérations stratégiques". Dans le secteur ferroviaire, il a mis en avant le potentiel industriel et commercial que représenterait le développement des partenariats entre la Deutsche-Bahn (DB) et la SNCF au niveau mondial. Si dans le secteur automobile des coopérations existent déjà (notamment entre Peugeot et BMW ou entre Renault et Daimler), celles-ci devraient également se concentrer sur la voiture électrique. Pour ce projet d’avenir, l’enjeu est la définition de normes communes. "Il est de la responsabilité des deux grands pays industriels que sont la France et l’Allemagne de promouvoir ces coopérations européennes", a affirmé l’Ambassadeur.

La crise libyenne et l’Europe de la défense

L’Ambassadeur est revenu sur la décision allemande de ne pas participer à l’intervention étrangère en Libye, actée par la décision du Conseil de sécurité de l’ONU, du 17 mars. Il existe de plus en Allemagne une "tradition de retenue quant à l’emploi de la force militaire" a expliqué M. Schäfers. C’est en effet seulement en 1994 que la Cour constitutionnelle a autorisé l’intervention de la Bundeswehr en dehors des seules missions de défense. Le fort courant pacifiste allemand a constitué un facteur important dans cette décision.

Si ce dossier à une nouvelle fois mis en lumière des divergences franco-allemandes, relevant à la fois des mentalités et des expériences passées, Reinhard Schäfers a appelé à les dépasser dans le cadre européen : "cette crise ne marque pas la mort de l’Europe de la défense". Elle doit au contraire servir de base de discussion entre la France et l’Allemagne. Des rencontres entres les Ministres de la Défense et des Affaires étrangères français et allemands, impliquant également les parlements respectifs, ont d’ailleurs débutées. Une proposition commune au plus haut niveau pourrait en découler.

Réflexion sur le couple franco-allemand

Si la France et l’Allemagne restent à de nombreux égard "très différents", "il n’existent nul par ailleurs de coopération si étroite entre deux pays", a témoigné l’Ambassadeur, fort d’une expérience franco-allemande de longue date. "Le couple franco-allemand ne fonctionne pas en mode automatique, c’est un travail de tous les jours, dans lequel il faut continuer à nous investir", a-t-il déclaré en guise de conclusion.

 

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