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Philippe Maystadt

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Aides d’État et libre concurrence : la stratégie européenne


30 novembre 2004

Philippe Maystadt, Président de la Banque Européenne d’Investissement, était l’invité des Rencontres du Cercle des Européens-L’Express, le 10 décembre 2004. Il a analysé les principes et objectifs de la Stratégie de Lisbonne au regard de la question de la compétitivité européenne.


Philippe Maystadt est Président de la Banque Européenne d’Investissement et ancien Ministre des Finances de Belgique.

Philippe Maystadt © Union européenne

Philippe Maystadt a ouvert son intervention par une présentation de sa conception de la compétitivité dans la lignée de la stratégie de Lisbonne - seule stratégie valable selon lui pour l’Europe d’aujourd’hui : une compétitivité capable de générer une croissance économique, en assurant un niveau d’emploi élevé, tout en garantissant une grande cohésion sociale et en s’avérant soutenable dans la durée - tout en restant une économie exposée à la concurrence internationale.

Comparativement aux États-Unis, le déficit de compétitivité de l’économie européenne relève, selon Philippe Maystadt, de la combinaison de plusieurs facteurs :

  • le rattrapage européen en termes de PIB par habitant s’est arrêté au milieu des années 1970, en stagnant à environ 70% du PIB américain par habitant. Le taux de croissance moyen est resté de 3% environ aux Etats-Unis, contre environ 2% en Europe aujourd’hui ;
  • en termes de productivité horaire, l’Europe a pour l’essentiel rattrapé les Etats-Unis, les ayant même dépassés dans le cas de la France et de la Belgique ;
  • en nombre d’heures travaillées par habitant, l’Europe a par contre connu un déclin dû à l’évolution de deux éléments distincts : la réduction du temps de travail - issue d’un choix collectif délibéré et donc non condamnable en soi – et la stagnation du taux d’emploi par rapport aux Etats-Unis et au Japon.
  • même s’il existe des différences sensibles par pays, la combinaison de ces facteurs fait que l’Europe des 15 n’atteint pas la productivité américaine. Les statistiques comparées sur la qualification de la main-d’œuvre s’avèrent également très défavorables à l’Union, contrairement à l’idée reçue d’une productivité américaine qui s’appuierait essentiellement sur une main-d’œuvre faiblement qualifiée.

Pour Philippe Maystadt, le sommet de Lisbonne en mars 2000 a marqué un tournant : la croissance - pour la première fois dans le cadre du Conseil européen - était désormais considérée comme un but à poursuivre en soi, et non plus comme la résultante du marché intérieur ou encore de la stabilisation macro-économique par l’Euro – conditions nécessaires mais non suffisantes à la croissance. L’axe majeur de la stratégie de Lisbonne, qui s’est appuyé sur une prise de conscience de la part des États membres et sur une réflexion économique approfondie (les nouvelles théories de la croissance), est de faire passer l’Union d’un modèle de croissance par accumulation et imitation (comme la Chine aujourd’hui), désormais insuffisant pour l’Europe, à un modèle économique fondé sur l’innovation.

Philippe Maystadt a proposé de résumer cette stratégie à cinq nouvelles priorités : la Recherche & Développement ; la diffusion des nouvelles technologies ; la consolidation de marchés plus concurrentiels ; la formation des travailleurs ; l’efficience des secteurs abrités.

Concernant le retard européen en matière de R&D, Philippe Maystadt a tenu à souligner qu’il était dû avant tout à la faiblesse des dépenses de recherche des entreprises – et non pas à celle des investissements publics, qui sont relativement comparables à celles du Japon et des États-Unis.

Plusieurs explications de cette faiblesse des investissements privés européens en R&D ont été avancées :

  • les secteurs européens concernés se seraient développés dans un contexte moins concurrentiel, d’où une tendance plus faible à innover. Cette explication est aujourd’hui de moins en moins valide, compte tenu de l’introduction d’une concurrence plus forte dans la plupart des secteurs du marché unique
  • l’innovation doit pouvoir s’appuyer sur des techniques de financement spécifiques - or le marché du capital-risque est moins développé en Europe qu’aux Etats-Unis
  • l’absence de brevet européen, qui entraîne pour les entreprises européennes des coûts comparativement beaucoup plus importants pour protéger leur propriété intellectuelle. S’il existe un consensus sur cette question entre les chefs d’État de l’Union depuis Lisbonne, la mise en place du brevet bute encore sur la question des langues de traduction, alors que l’enjeu est économiquement beaucoup plus important.
  • le déficit d’attractivité de l’Union européenne pour les meilleurs chercheurs comparativement aux Etats-Unis pourrait être compensé par des mesures pratiques de faible coût budgétaire (simplification des procédures d’immigration, conditions d’obtention des permis de travail, etc.) ; c’est la volonté politique, là aussi, qui semble manquer.

Concernant les dépenses européennes globales dans l’enseignement supérieur, l’écart avec les États-Unis est encore plus fort que dans le cas de la recherche. La Banque Européenne d’Investissement cherche sur ce point à proposer des solutions : Philippe Maystadt cite à titre d’exemple la mise en place en Italie de prêts de la BEI à taux avantageux destinés aux étudiants s’orientant vers les écoles d’ingénieurs, afin de contrer la tendance à la baisse de la fréquentation des filiales scientifiques. Ce type d’incitation expérimentale fera également l’objet d’un contrat avec le gouvernement Hongrois.

Philippe Maystadt a ensuite évoqué rapidement la nécessité de créer les conditions en Europe pour une plus grande « destruction créatrice » des entreprises européennes ; au même titre, l’ouverture du marché aux nouveaux entrants devrait être améliorée, et c’est l’une des priorités de la DG concurrence. Concernant la situation des secteurs abrités, Phillippe Maystadt a plaidé pour une plus grande prise de conscience, de la part des services publics notamment, de leur importance pour la compétitivité globale de l’Union, dans la mesure où tout en étant protégés, ils restent également fournisseurs de services pour des secteurs exposés, eux, à la concurrence internationale.

Pour conclure, Philippe Maystadt a décrit le rôle qui a été assigné à la BEI dans le cadre de la stratégie de Lisbonne : soutenir et accélérer les projets dans les domaines de la R&D, de l’enseignement supérieur et de la diffusion des nouvelles technologies –par la mise en place, par exemple de plate formes de soutien dans les secteurs de l’édition et au tourisme, dont l’organisation de la production doit être revue avec l’introduction des NTIC. Depuis le sommet de Lisbonne, la BEI n’est donc plus spécialisée uniquement dans les investissements matériels lourds (infrastructures, réseaux transeuropéens) ; elle participe également à l’effort général d’investissement dans l’immatériel.

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