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Jean-Marie Cavada et François Zimeray

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Réconcilier les droits de l’Homme, l’économie et la politique


30 novembre 2010

Jean-Marie Cavada, Député européen, et François Zimeray, Ambassadeur pour les Droits de l’Homme, étaient les deux invités des Rencontres du Cercle des Européens - L’Express, le 30 novembre 2010. Evoquant les difficultés liées à sa fonction, François Zimeray a rejeté l’opposition entre droits de l’Homme et "realpolitk". A ses yeux en effet, "la création de liens d’interdépendance" économiques est un préalable essentiel à un dialogue efficace sur les droits de l’Homme. Dans son intervention, Jean-Marie Cavada a souligné que le socle des droits fondamentaux était fragilisé par l’instabilité économique et politique de l’UE. Il a ainsi appelé les dirigeants européens à avoir "le courage de se déclarer fédéralistes" face à la menace d’éclatement de la zone euro et à réagir face à la montée de l’extrême droite.


Jean-Marie Cavada est Député européen (PPE) depuis 2004, ancien Président de la Commission des libertés civiles, de la justice et des affaires intérieures au Parlement européen (2005-2008). Membre du comité exécutif du Nouveau Centre depuis 2009, il est Conseiller de Paris (12ème arrondissement). Journaliste de renom avant de s'engager en politique, Jean-Marie Cavada a été notamment Directeur de l'information à la télévision ( pour France 2, France 3, TF1 entre 1974 et 1982, PDG de FR5 (1994-1997) et de Radio-France (1998-2004).

Nommé Ambassadeur pour les Droits de l’Homme en février 2008, François Zimeray était avocat - Membre du barreau de Paris et du barreau pénal international de la Haye - avant de devenir diplomate. Député européen (PSE) de 2004 à 2009, il a notamment siégé au sein de la Commission des affaires étrangères, des droits de l'homme, de la sécurité commune et de la politique de défense. Depuis 2001, il est Président de la communauté de l’agglomération de Rouen.

Noëlle Lenoir, Jean-Marie Cavada et François Zimeray © Cercle des Européens 2010
François Zimeray © Cercle des Européens 2010
Jean-Marie Cavada  © Cercle des Européens 2010
Noëlle Lenoir, Jean-Marie Cavada et François Zimeray © Cercle des Européens 2010
Rencontre Jean-Marie Cavada et François Zimeray © Cercle des Européens 2010

Dans son propos introductif, la Présidente du Cercle des Européens a évoqué l’identification de l’Europe aux droits de l’Homme. Non seulement ceux-ci et la prééminence du droit (sur la force) contribuent à "l’image de marque de l’Union européenne", mais la démonstration de leur respect par les pays candidats constitue l’un des "tickets d’entrée" dans l’UE (critères de Copenhague). Derrière ces principes se cache néanmoins une réalité plus nuancée. "L’Europe comporte des failles", a affirmé Noëlle Lenoir, car il est paradoxal de constater qu’une fois entrés dans l’UE, les Etats membres peuvent s’affranchir de certaines exigences qui pourtant ont été la condition sine qua non de leur accession à l’UE. L’histoire nous rappelle qu’un "basculement" de pays pourtant engagés sur la voix démocratique est toujours possible. En cette période de crise, alors que l’Union européenne cherche à renouer avec la croissance en renforçant ses liens économiques avec "des Etats qui ne partagent pas toujours les mêmes valeurs", tels que la Chine et la Russie, l’Europe ne peut éluder la question fondamentale qui se pose à elle : comment réconcilier les droits de l’Homme, l’économie et la politique ?

La place des droits de l’Homme dans la diplomatie française

A propos de l’origine de la fonction qu’il occupe depuis février 2008, François Zimeray a rappelé que le poste d’Ambassadeur pour les droits de l’Homme avait été crée en 2000, à l’initiative d’Hubert Védrine alors ministre des Affaires étrangères (1997-2002) avec comme ambition de "placer et faire vivre la dimension des droits de l’Homme au cœur de l’action extérieure de la France". La fonction existe dans six autres Etats européens.

"Si l’action extérieure de la France ne peut pas se résumer à la dimension des droits de l’Homme, on ne peut cependant l’exclure", a affirmé François Zimeray tout en soulignant la difficulté à concilier cette exigence avec les autres intérêts défendus par la France.

L’autre difficulté réside dans le "malentendu" qui plane autour de la question des droits de l’Homme, qui selon la conception qu’en a exposé François Zimeray ne relèvent ni de la morale, ni de l’éthique, ni des symboles ou des déclarations, mais avant tout du droit. Ce droit, ce sont les droits fondamentaux que diplomatie française concourt à élaborer au sein des enceintes internationales, à universaliser, ou à faire appliquer, "ce qui s’avère être le plus difficile". Juriste de formation et de carrière (membre du barreau pénal international de la Haye, avocat au barreau de Paris), François Zimeray est le premier non diplomate à occuper cette fonction.

Idéalisme versus realpolitik, droits de l’Homme versus économie ?

L’Ambassadeur a rejeté l’opposition entre idéalisme des droits de l’Homme et "realpolitk" : "la défense des droits de l’Homme, c’est la politique de la réalité, car elle touche aux réalités humaines". Conscient des attentes de l’opinion et donc du risque de décevoir, François Zimeray a résumé ainsi son action : "passer de l’idéal invoqué à la norme appliquée".

Selon lui, le réalisme doit nous forcer à nous interroger sur les conditions nécessaires pour que la voix de la France soit entendue en matière de droits de l’Homme. Il considère pour sa part que, cela passe avant tout par "la création de liens d’interdépendance", c’est-à-dire en premier lieu de liens économiques. Commentant la polémique liée à la récente visite en France du Président chinois et à l’absence de déclaration publique de Nicolas Sarkozy en particulier sur l’emprisonnement de Liu Xiaobo, Prix Nobel de la Paix 2010, l’Ambassadeur a estimé que si "les contrats ne faisaient pas avancer les droits de l’Homme", ils fournissaient du moins l’occasion de nouer un dialogue efficace pour faire avancer ces questions. Il a souligné que la Chine avait connu depuis ces quinze dernières années, une évolution certes insuffisante mais positive, notamment en ce qui concerne la liberté de mouvement, d’entreprendre, le droit à l’éducation ou le droit à un salaire. "L’économie peut par ailleurs être porteuse de valeurs", a ajouté François Zimeray, et la politique commerciale de l’Europe contribue dans ce sens à "mettre de l’éthique dans le marché".


Le fédéralisme comme réponse au risque d’éclatement économique de l’Europe

C’est à travers le prisme de la situation actuelle de l’Europe que Jean-Marie Cavada a souhaité aborder la question des droits de l’Homme. Selon lui en effet, l’instabilité économique et politique de l’Europe fragilise le socle des droits fondamentaux.

Alors que les marchés semblent attaquer le Portugal et l’Espagne, après le plan de sauvetage de l’Irlande qui a suivi celui de la Grèce, le Député a fait part de son inquiétude quant à l’avenir de l’Europe : "nous sommes devant une menace de fracture de l’épine dorsale de l’Union". La première urgence est sans conteste d’être "plus coopératifs, plus audacieux et donc plus fédéralistes". "L’Europe ne pourra pas construire sa stabilité si elle n’a pas le courage de se déclarer fédéraliste et d’en tirer les conséquences", a-t-il affirmé. Cela passe par la mise en place d’un gouvernement économique, corollaire indispensable de la monnaie unique, et la mise en œuvre d’un véritable dispositif de contrôle des marchés financiers. Ce bloc de mesures doit concerner tout autant la fiscalité et le social que l’économie et la finance. Faute de réponses appropriées, l’Union européenne se transformera en zone de libre échange, ce qui la condamnera à l’impuissance dans le contexte de la mondialisation. La capacité de l’Europe à peser dans la mondialisation est au cœur en effet de sa survie en tant qu’Union des Etats et des peuples.

La montée de l’extrême-droite dans un nombre croissant de pays en Europe

Jean-Marie Cavada en a cité maints exemples. Dans la capitale autrichienne, le FPÖ (créé par Jörg Haider et aujourd’hui dirigé par Heinz-Christian Strache) qui a fait campagne contre l’islam a obtenu 25% des voix lors des élections provinciales d’octobre 2010, devenant ainsi la seconde force politique à Vienne, "dans la plus totale indifférence". En Hongrie, le parti d’extrême droite aux tendances nazies, Jobbik, est arrivé en troisième position des élections législatives d’avril 2010, avec près de 17% des voix. En Suède, le SD (Démocrates de Suède) a pour la première fois fait son entrée au Parlement (20 sièges et 5,8% des voix) lors des élections de septembre et c’est grâce à l’apport de ses voix que le gouvernement minoritaire de coalition de la droite, mené par Fredrik Reinfeldt, a pu être investi. Aux Pays-Bas, le parti populiste (PVV - Parti de la liberté)de Geert Wilders (qui dénonce "l’invasion musulmane") a également joué un rôle d’arbitre suite aux élections législatives du mois de juin (où il a obtenu 15,5% des voix) en soutenant le gouvernement minoritaire formé entre les libéraux du VVD et les Chrétiens-Démocrates du CDA. En Belgique, si le Vlaams Belang n’a pas confirmé sa percée de 2007 (12% des voix), il se maintient toutefois suite aux élections de juin 2010 à près de 8%.

Jean-Marie Cavada a également dénoncé le climat politique en Italie, où la Ligue du Nord participe depuis 2008 au gouvernement de Silvio Berlusconi. Réservant son commentaire quant à la situation en France, il a exprimé sa crainte d’un score élevé du Front national aux prochaines élections. Il a enfin insisté sur "la radicalité" du débat sur l’immigration en Allemagne à l’occasion des propos tenus par le Ministre-président de Bavière (CSU), Horst Seehofer, (selon lequel "la société multiculturelle est morte" et l’Allemagne n’a "pas besoin de davantage d’immigrants de cultures différentes", propos tenus le 10 octobre 2010 dans l’hebdomadaire Focus) et ce, au moment où la Chancelière recevait le Premier ministre turc, Tayyip Erdogan (octobre 2010). Cette polémique faisait suite à celle suscitée au mois d’août par la publication du pamphlet anti-immigration et anti-musulman (intitulé : L’Allemagne court à sa perte) de Thilo Sarrazin, membre du directoire de la Banque centrale allemande. Condamné par la classe politique pour ses thèses racistes, il a été renvoyé de la Bundesbank suite à un vote interne.

La "tolérance de l’Europe" face à ces tendances très dangereuses est en elle-même un danger. Et Jean-Marie Cavada d’inviter les gouvernants à ne pas négliger l’histoire du continent qui nous rappelle que le nazisme est arrivé par les urnes.

Prendre au sérieux la question de l’immigration

Selon le Député européen, la montée de l’extrême droite s’explique par deux raisons. D’une part la crise économique et sociale engendrant une forte hausse du chômage et l’augmentation corrélative de l’audience "des partis de la peur". D’autre part, l’échec des politiques d’immigration mises en place en ordre dispersé par les Etats membres a conduit à une immigration massive non maîtrisée et à une absence d’intégration notamment des jeunes immigrés. Certains dirigeants "ont transformé leur devoir d’Etat en commerce de la peur", entamant ainsi "la capacité du gouvernement de l’Europe".

Face à cet échec des politiques nationales, Jean-Marie Cavada a appelé à "remonter la politique d’immigration au niveau européen". Affirmant que l’Europe n’avait en effet pas vocation a accueillir toute la misère du monde, il a en revanche défendu le droit d’asile et proposé un système d’immigration choisie (sur le modèle canadien ou australien, par exemple), coordonné au sein des institutions européennes. "C’est la seule solution pour calmer les passions sur l’immigration", a-t-il dit.

Préserver les libertés fondamentales

Président de la Commission des libertés civiles, de la justice et des affaires intérieures du Parlement européen entre 2005 et 2008, Jean-Marie Cavada a observé de très près la tendance au recul en matière des libertés individuelles qui a suivi les attentats de Madrid le 11 mars 2004 et de Londres du 7 juillet 2005. Il a salué les "mesures nuancées et courageuses" prises par le gouvernement britannique qui assurait alors la présidence du Conseil de l’Union (juillet – décembre 2005). A l’image du ministre de l’Intérieur de l’époque Charles Clark, assisté de Catherine Ashton, les dirigeants britanniques ont su concilier besoins sécuritaires et libertés individuelles et collectives alors même qu’une très forte pression s’exerçait sur eux pour accorder la primauté aux mesures restrictives de contrôle. Alors qu’on a assisté aux Etats-Unis a un recul des libertés après les attentats du 11 septembre, il n’en a rien été de tel en Espagne et en Grande-Bretagne.

La discussion a porté sur le non respect des libertés dans différents pays avec lesquels la France a des liens étroits (notamment Chine, Libye ou Russie), Jean-Marie Cavada estimant que les Etats européens devaient essayer de se rapprocher ensemble de la Russie, sans laisser l’Allemagne entretenir avec ce pays voisin un dialogue singulier. François Zimeray a quant à lui insisté pour conclure sur la vocation historique de la France en matière de droits de l’homme.
 

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