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Hommage à Bronislaw Geremek, artisan et symbole de l’unification européenne

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18 juillet 2008

Historien de renommée mondiale, militant de Solidarnosc, ministre des Affaires étrangères de Pologne, puis député européen, Bronislaw Geremek incarnait par excellence le combat pour la liberté, la paix et la réunification du continent européen. Le Cercle des Européens rend hommage à cet "Européen total", intellectuel engagé et humaniste généreux et courageux, disparu le 13 juillet 2008.


© Cercle des Européens 2010

Historien de renommée mondiale, militant de Solidarnosc et ayant pour cela été emprisonné pendant deux ans et demi, conseiller de Lech Walesa, ministre des Affaires étrangères de Pologne, puis à sa mort député européen, Bronislaw Geremek incarnait par excellence le combat pour la liberté, la paix et la réunification du continent européen. © Parlement européen



Né à Varsovie en 1932, son père étant rabbin, Bronislaw Geremek est confronté dès son plus jeune âge aux atrocités de la guerre et du régime nazi, puisque c’est dans la ghetto de Varsovie qu’il grandit. Il parvient en s’en échapper en 1943, avec sa mère, tandis que son père meurt à Auschwitz, de nombreux autres membres de sa famille étant également exterminés dans les camps.

Passionné d’histoire et médiéviste reconnu

De retour en 1948 à Varsovie, Bronislaw Geremek achève son cursus scolaire pour ensuite entamer des études d’histoire à l’université, dont il sort diplômé en 1954. Médiéviste de renom, il poursuit ses études en France, après y avoir effectué plusieurs séjours et rejoint l’Ecole pratique des hautes études en Sciences Sociales à Paris. Ses recherche sur le Moyen Age le rapprochent de la célèbre l’Ecole des Annales, créée par Lucien Febvre et Marc Bloch et dont l’ambition est d’écrire une "histoire totale", c’est à dire sociale, s’écartant de la narration des guerres et des vies des monarques.

Il côtoie alors les éminents spécialistes du Moyen Age que sont Jacques Le Goff et George Duby, avec lequel il publiera un livre d’entretien en 1999, intitulé Passions communes. Bronislaw Geremek s’intéresse à l’histoire sociale et l’histoire des mentalités en se tournant plus particulièrement vers l’étude de la pauvreté, déclinée dans sa thèse : Les Marginaux parisiens aux XIVe et XVe siècles, soutenue en 1972, ainsi que dans de nombreux ouvrages publiés par la suite. (Truands et misérables dans l’Europe moderne 1350-1600 (1980) ; Inutiles au monde. Vagabonds et marginaux en Europe aux XIVe et XVe siècles (1980) ; Salariat dans l’artisanat aux XIVe et XVe siècles. Étude sur le marché de la main d’œuvre au Moyen Âge (1982), La Potence ou la Pitié. L’Europe et les pauvres du Moyen Âge à nos jours (1987) et Les fils de Cain. L’Image des pauvres et des vagabonds dans la littérature du XVe au XVIIe siècles (1991)).

La reconnaissance du milieu académique français ne se fait pas attendre, Bronislaw Geremek se voit confier en 1993 la chaire internationale d’Histoire sociale au Collège de France, et il se consacre plus que jamais à son thème préféré : les exclusions et solidarités. Depuis 2002, il enseigne au Collège d’Europe de Natolin, campus polonais du célèbre Collège d’Europe de Bruges, dont il est la co-fondateur. Sa passion pour l’histoire et sa vocation pour l’enseignement constitue sans doute le fil rouge du parcours de Bronislaw Geremek.

Solidarnosc et la lutte contre le totalitarisme en Pologne

Si Bronislaw Geremek s’engage très jeune au sein du Parti ouvrier unifié polonais (POUP), le parti communiste polonais, auquel adhère en 1950. Toutefois, il le quitte au moment du Printemps de Prague en 1968 et de l’intervention militaire des troupes soviétiques.

En aout 1980, Bronislaw Geremek vient en tant qu’intellectuel et universitaire soutenir les ouvriers polonais en grève sur les chantiers navals de Gdansk. Les revendications ne portent alors pas uniquement sur les salaires mais s’étendent aux libertés syndicales et politiques, bases sur lesquelles se fondera en septembre 1980 le syndicat indépendant Solidarnosc. Bronislaw Geremek en devient très vite l’un des piliers et le conseiller de Lech Walesa. Son engagement lui vaudra de subir la persécution de la police secrète et du régime communiste qui le fit emprisonné durant une année en 1981, suite à la proclamation de l’état de guerre par général Jaruzelski le 13 décembre. La dynamique de contestation enclenchée par Solidarnosc dans tout le pays allait pourtant provoquer l’effondrement du régime en 1989. Bronislaw Geremek joue encore une fois un rôle central dans les négociations dite de "la table ronde" entre Solidarnosc et les représentants du régime communiste moribond, entre février et avril 1989. Elles aboutissent en septembre à la formation du premier gouvernement non communiste depuis la fin de la guerre, celui de Tadeusz Mazowiecki.

Bien que n’ayant duré que 18 mois, le gouvernement de Mazowiecki marque un tournant fondamental en permettant de poser les bases institutionnelles de la construction d’un Etat polonais démocratique. Député depuis les élections de juin 1989 et président du groupe parlementaire Solidarnosc à la Diète, Bronisław Geremek participa activement à cet ancrage démocratique par son travail en tant que président de la commission constitutionnelle. Il revient d’ailleurs sur son engagement politique et sur cette période de l’histoire polonaise dans deux de ses ouvrages : La Rupture. La Pologne du communisme à la démocratie (1991) et L’Historien et le Politique (1999).

L’adhésion de la Pologne à l’Union européenne : un aboutissement

En 1990, l’année de l’élection de Lech Walesa à la Présidence de la République de Pologne, Bronislaw Geremek quitte Solidarnosc pour rejoindre l’Union des libertés (UW).

Suite aux élections législatives de 1997, il entre au gouvernement de coalition, formée entre l’Alliiance électorale Solidarité (AWS) et l’UW, au poste de Affaires étrangères. En 1999, il pose sa signature sur le traité d’adhésion de la Pologne à l’OTAN, lors d’une cérémonie officielle tenue à Independance, dans le Missouri, en présence de Madeleine Albright, Secrétaire d’État américain. Ce moment historique marque alors une première étape de la réintégration de la Pologne au sein de l’Union européenne. La seconde étape sera bien entendu l’adhésion de la Pologne à l’Union . En tant que ministre des Affaires étrangères, Bronislaw Geremek contribue à mener à bien ces négociations d’adhésion ouvertes en 1998. Cette même année, c’est toute l’Europe et la Communauté internationale qui lui rend hommage pour sa contribution décisive à l’unification européenne, indissociable de sa lutte contre le totalitarisme : il se voit remis le Prix Charlemagne d’Aix-la-Chapelle. Il succède ainsi à des personnalités emblématiques comme Jean Monnet, Konrad Adenauer, Robert Schuman ou encore Vaclav Havel.

L’adhésion de la Pologne en 2004 aux côtés des neuf autres Etats entame le processus de réunification du continent européen, et - hommage rendu à l’un de ses artisans - c’est presque naturellement que Bronislaw Geremek trouve au Parlement européen le prolongement de son engagement politique.

Un dernier combat pour la dignité et l’honneur de la Pologne

Après l’enthousiasme de l’adhésion à l’Union, l’arrivée au pouvoir des frères Kaczynski en 2005 et d’un gouvernement eurosceptique et nationaliste ternit l’image de la Pologne, mais Bronislaw Geremek n’aura de cesse de répéter aux citoyens et dirigeants européens combien le peuple polonais reste profondément attaché à l’Europe. Son dernier combat pour les libertés a été celui mené en 2007 contre la nouvelle loi de lustration du gouvernement Kaczynski, destinée à pourchasser toute personne ayant collaboré avec la police politique sous le régime communiste, mais dont le champ si large faisait craindre une application arbitraire. Refusant de signer la déclaration exigée par cette loi d’environ 700 000 Polonais, dont des fonctionnaires, des politiques, des journalistes, des avocats etc. Bronislaw Geremek s’était dressé face au gouvernement Kaczynski, alors même qu’il était menacé de se voir destituer de son mandat de député européen. Dans un discours prononcé devant le Parlement européen, qui résonne comme le "J’accuse" d’Emile Zola dans l’Affaire Dreyfus, celui-ci déclarait : "J’espère que l’action des forces démocratique conduira à changer de mauvaises lois et à préserver la réputation de la Pologne. Ma décision est un appel à la responsabilité et à la mesure de la part de nos autorités, ainsi que l’expression d’un espoir dans l’activité des citoyens. A cette exigence arbitraire qui me presse de me soumettre à une humiliation, je n’ai qu’une réponse : je refuse".

Bronislaw Geremek est mort le 14 juillet dans un accident de voiture en Pologne. La peine de tous les démocrates européens est immense.

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