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L'Europe affronte "une crise de confiance et d'indécision"

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Crise financière

Dans son ouvrage "Quel gouvernement économique pour l'UE?", Jocelyn Guitton réussit à retracer avec une grande clarté les causes du déclenchement de la crise et les mesures qui l'ont accompagnée. Pour l'auteur le constat est assez simple, il converge d'ailleurs avec d'autres analyses récentes telle celle de l'eurodéputée Sylvie Goulard dans son ouvrage "Europe, amour ou chambre à part" (2013), la construction européenne est "inachevée et bancale".

Jocelyn Guitton est maître de conférences en économie à Sciences Po Paris et administrateur à la Commission européenne. Il est ingénieur, diplomé de Télécom ParisTech et de Sciences Po Paris.

La gouvernance est éclatée entre des compétences de nature fédérale (monnaie, commerce et concurrence notamment) et d'autres nationales (budgets, fiscalité, politiques sociales...). Cet éclatement est devenu problématique quand il a fallu prendre des décisions de politique économique efficace pour contrer la crise des dettes souveraines et le déficit de croissance.  Jocelyn Guitton s'intéresse d'abord à l'euro. Les États membres ont fait le choix d'une monnaie commune pour faciliter les échanges sans "aller plus loin". Ils ont en effet confié à la BCE la politique monétaire (c'est-à-dire le contrôle de l'émission de la monnaie) en laissant aux États membres la compétence budgétaire, c'est-à-dire la maîtrise des recettes et des dépenses publiques. Et si l'UE est bien dotée d'un budget, il s'agit d'un tout petit budget à peine 1% du PIB des 28 états membres (135 milliards d'euros environ). Un budget qui empêche toute politique de relance  stricto sensu lorsque l'économie est en bas de cycle puisque les ressources sont affectées à des politiques définies sur plusieurs années (on parle d'un cadre financier pluriannuel) : agriculture (aides directes aux agriculteurs mais aussi politique de développement rural, politique de l'environnement) et politique régionale (aides aux régions) principalement.

Cette politique monétaire commune sans politique budgétaire associée fait courir le risque d'un comportement de "passager clandestin". On comprend bien que les déficits excessifs d'un État  membre font courir un risque sur les autres.  Dans une telle configuration, la Banque centrale européenne a le choix soit de laisser l'État faire défaut (ce qui menace la stabilité de la zone monétaire et envoie un mauvais signal en termes de solidarité aux investisseurs) ou de l'aider au détriment de l'ensemble de la zone avec un risque d'inflation accru. Les États membres avaient bien mis en place des garde-fous (le pacte de stabilité et de croissance) mais ne l'ont pas respecté. D'où les mesures prises dans l'urgence: des mesures "non-conventionnelles" décidées par la BCE (rachat de dettes des pays en difficulté ; certains États membres ayant perdu la capacité de se financer sur les marché à des taux raisonnables) et la création d'un fonds de secours permanent (mécanisme européen de stabilité). Parallèlement, le Pacte de stabilité et de croissance et en particulier son volet surveillance a été renforcé...

Le débat porte aujourd'hui sur la possibilité de mettre en place des euro-obligations ("eurobonds") c'est-à-dire la  mutualisation des dettes publiques. Le sujet ne suscite pas l'unanimité néanmoins car les euro-obligations posent pour principe un endettement sur le marché sur la base d'une garantie commune des États membres, c'est-à-dire que les États les plus vertueux verraient leur couts de financement augmenter quand d'autres bénéficierait des taux avantageux accordés aux États les plus crédibles.

Jocelyn Guitton n'évite pas le débat austérité/relance qui a fait l'objet d'intenses discussions dans les États membres. Tout en estimant que les autorités publiques ont un rôle à jouer en bas de cycle pour relancer l'économie, J. Guitton souligne qu'une  politique de relance nécessite une forte crédibilité sur les marchés ; crédibilité qui fait actuellement défaut à de nombreux États de la zone euro. Ceux-ci doivent donner des "gages de bonne conduite" non pas à Bruxelles comme le suggère parfois le débat mais d'abord aux investisseurs. "Les États membres paient ainsi très chers des années de laxisme budgétaire" : ils se retrouvent en position de faiblesse  vis-à-vis des marchés.

Pour l'auteur, la crise qu'affronte l'UE est avant tout une crise de confiance et d'indécision. Pour s'en sortir, il faut achever la construction d'un gouvernement économique européen capable de prendre des décisions, de faire des choix de politique économique ambitieux. L'Union bancaire et la règlementation financière constituent une première étape afin de remettre les marchés au service de la croissance. J. Guitton se prononce également en faveur de la création d'un trésor de la zone euro. Et pour retrouver une compétitivité qui fait actuellement défaut, l'auteur pointe la relance du marché intérieur et l'investissement dans des industries innovantes.

J. Guitton  consacre un dernier chapitre à la globalisation intitulé "l'Europe sous contraintes". La tentation protectionniste est bien présente mais pour lui, elle mène à une impasse. "Les forces à l'œuvre dans une économie de marché auront toujours raison d'un emploi non productif, parce que les consommateurs ne seront pas indéfiniment prêts à payer un prix artificiellement élevé et ils trouveront toujours des moyens de détourner les protections érigées par les autorités (sauf à refermer le pays sur lui-même), et parce que les États finissent toujours par se lasser de financer à fonds perdus les entreprises vouées à l'échec, et les abandonnent en général discrètement une fois les caméras de télévision éteintes". L'Europe devrait au contraire utiliser l'attractivité de son marché intérieur et sanctionner les comportements déloyaux des partenaires commerciaux en renforçant son arsenal de sanctions...

Estelle Poidevin

Quel gouvernement économique pour l'UE ? Jocelyn Guitton, Editions Bruylant, 2013
 

 

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