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Pierre Vimont: "La mission du SEAE n'est pas de faire concurrence avec les Etats membres"

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28 août 2012

Pierre Vimont est le Secrétaire général du Service Européen d'Action Extérieure (SEAE). A ce titre, il est l'un des acteurs de la mise en place de ce service diplomatique européen. Interrogé par le Cercle des Européens, il nous rappelle que "la mission du SEAE n'est pas de faire concurrence avec les Etats membres".


Pierre Vimont - FlickR de FriendsofEurope

Européen convaincu, Pierre Vimont est un symbole de l'excellence française. Ce fils d’un grand diplomate (ambassadeur au Mexique, en Tchécoslovaquie et en URSS dans les années 60 et 70), après un parcours universitaire sans faute (licencié en droit, Sciences Pô, ENA) choisit à la sortie de cette école naturellement la diplomatie. Affecté d’emblée à l'ambassade de Londres en tant que premier secrétaire, il est remarqué pour sa finesse d’analyse et son sens des relations extérieures. Il deviendra rapidement premier secrétaire dans cette Ambassade.

L’Europe ne le quittera plus ou presque. Il occupe différents postes dans l'administration centrale, mais c’est en tant que deuxième conseiller et porte-parole à la Représentation permanente de la France à Bruxelles entre 1986 et 1990, juste après l’adoption de l’Acte Unique qui a fait faire un bond de géant à la construction européenne, qu’il se trouve au cœur de la machine européenne.

En 1990, nommé directeur de cabinet d'Elisabeth Guigou, ministre déléguée aux Affaires européennes, il devient vite un pilier du Quai d’Orsay dont le talent, mais aussi la capacité de travail font l’admiration unanime. Il donne toute la mesure de sa science de l’Europe lorsqu’il devient Représentant permanent de la France auprès de l'Union européenne de 1999 à 2002, ayant donc vécu la difficile gestation du traité de Nice adopté durant la Présidence française en l’an 2000. Il revient à Paris pour diriger le cabinet de Dominique de Villepin, ministre des Affaires étrangères, notamment au moment des débuts autour de l'intervention américaine en Irak, et restera à ce même poste à la tête du cabinet successivement de Michel Barnier et Philippe Douste-Blazy. En 2007, il devient Ambassadeur de France aux Etats-Unis, mais l’Europe le rappelle et il est nommé en 2011 Secrétaire général exécutif du Service Européen d'Action Extérieure, étant le premier à occuper ce poste. Personnage marquant de la scène diplomatique française, il est l’un des importants protagonistes de la bande dessinée "Quai d'Orsay:Chroniques diplomatiques" (par Christophe Blain et Abel Lanzac, Dargaud éditions).


Cercle des Européens: Certains Etats membres semblent considérer le SEAE comme un rival potentiel. Pourtant le SEAE ne compte que 2000 employés contre plusieurs dizaines de milliers de diplomates nationaux en Europe... Comment lutter contre ce sentiment ?

Pierre Vimont: Si certains Etats membres ont pu avoir ce sentiment avant la mise en place du nouveau Service Européen d'Action Extérieure, notamment pendant toute la phase de négociation de ce qui allait devenir à la fin le Traité de Lisbonne, j'ai l'impression que cette idée de rivalité a fait long feu avec l'expérience désormais de prés de deux années de travail en commun. La mission du SEAE n'est pas en effet de faire concurrence avec les Etats membres : même si nous le voulions, ce ne serait pas possible car la politique étrangére de l'Union Européenne se fait avec les Etats membres - à l'unanimité je vous le rappelle - et ceux ci sont partie intégrante de cet ensemble. Etre en concurrence avec les Etats membres, ce serait donc être en concurrence avec nous mêmes !

Dans ce contexte, le rôle de ce nouveau service doit être complémentaire de la diplomatie des membres de l'Union; il doit apporter une valeur ajoutée et représenter un avantage pour l'ensemble de l'Europe. Par exemple, à propos des changements majeurs survenus dans le monde arabe, chacun a pris et continue de prendre sa part dans les transformations en cours et ce dispositif fonctionne. Il demande bien évidemment de la coordination, qui est le liant indispensable pour donner toute sa force à cette idée de complémentarité. En Libye aujourd'hui, les pays membres développent leurs programmes de coopération avec les nouvelles autorités libyennes et cherchent trés naturellement à promouvoir leurs intérêts et leur influence. L'Union, de son côté, méne aussi une action de coopération à la demande des Libyens et dans les secteurs où ceux ci nous demandent d'intervenir. Mais tout cela se fait en étroite coordination, notamment dans des réunions organisées à Bruxelles de façon régulière, et avec le souci de travailler ensemble dans la même direction.

Il faut ajouter à ce tableau l'action de nos délégations européennes. Il existe désormais un réseau de prés de 140 délégations de l'Union européenne à travers le monde qui travaillent localement en bonne entente avec les ambassades des pays membres et qui veillent eux aussi, à leur niveau, à préserver la complémentarité indispensable de leurs actions respectives. Certains diront que ce systéme est bien compliqué. Mais c'est ce qu'ont voulu les auteurs du Traité de Lisbonne : à savoir une politique étrangére non pas "unique" mais "commune", c'est à dire l'addition d'une diplomatie européenne et de 27 diplomaties nationales. Notre mission est de faire tourner ce dispositif de manière harmonieuse et efficace et nous nous employons à ce qu'il en soit ainsi.

 

Cercle des Européens: On a reproché à Mme Ashton de ne pas avoir été suffisamment présent au moment des révolutions du printemps arabes. Des leçons de cette période ont-elles été tirées depuis ?

Pierre Vimont: Il est pour le moins inexact d'affirmer que l'UE et Mme Ashton ont été absentes au moment du printemps arabe. La Haute Représentante a été sur place trés rapidement au Caire puis à Tunis, aprés les changements intervenus ; les diplomates du SEAE ont multiplié les contacts avec toutes les parties impliquées dans ces diverses crises. Pendant la longue épreuve traversée par la LIbye, c'est l'Union européenne, et Mme Ashton en particulier, qui a gardé le contact avec l'Union Africaine alors que les positions prises par celle ci rendaient les relations parfois difficiles avec certains Etats membres. Il y a donc eu un rôle actif et, me semble-t-il, utile de la part de ce service; en tout cas, c'est ce que pensent nos partenaires arabes.

Plus généralement, la Haute Représentante et la Commission ont présenté dés mars 2011 une communication sur le printemps arabe qui était une feuille de route définissant le cadre des actions à entreprendre par l'Union européenne pour venir en soutien des transformations en cours dans ces différents pays. Il faut d'ailleurs rappeler que cette communication - qui a été suivie d'une autre proposition, plus générale, sur la politique de voisinage en mai de la même année - a reçu un accueil trés positif de tous les Etats membres et qu'elle est actuellement mise en oeuvre dans tous les secteurs concernés : commerce, aide aux investissements, flux migratoires, éducation, recherche, énergie,etc...

On peut ajouter que ces événements ont été aussi l'occasion de renforcer la coopération entre l'UE et la Ligue des Etats Arabes et que le nouvel élan donné à cette collaboration a été trés utile dans toutes les crises que nous avons dû traverser depuis lors - Libye, Yémen - et que nous connaissons encore maintenant avec les dramatiques événements de Syrie.

S'il y a une leçon à tirer de cette période, il me semble que c'est dans la manière de conduire la coopération avec ces pays de la Méditerranée : par le passé, les Européens ont pu parfois être trés, voire trop, directifs et donneurs de leçons. Il est clair qu'aujourd'hui, nous devons être davantage à l'écoute et avec le souci de développer une dialogue qui soit sincére et réellement partagé. Dans l'aspiration légitime des pays arabes à recouvrer toute leur dignité et leur fierté nationale, il y a aussi cet aspect là que les Européens doivent prendre en compte.

 

Cercle des Européens: Mme Ashton, pourtant si critiquée, a reçu le prix bleu de la Méditerranée. N'est-ce pas le symbole de l'Europe: une capacité à agir comme un soft power sans que nos populations s'en aperçoivent réellement ?

Pierre Vimont: Cette récompense constitue une bonne illustration par rapport à votre précédente question. Pour vos lecteurs qui ne connaissent pas forcément ce que signifie ce prix, il s'agit d'un hommage rendu à ceux qui agissent en faveur des milieux économiques méditerranéens et Mme Ashton a reçu cet honneur pour l'action qu'elle a commencé à mener dans le monde arabe en lançant l'initiative des "task forces". Une "task force" consiste à mettre ensemble pouvoirs publics et secteur privé pour assurer le développement économique d'un pays donné. Ceci a déjà commencé avec la Tunisie et la Jordanie et la même opération est envisagée maintenant avec l'Egypte. L'intérêt de cette formule est son ouverture : autorités politiques nationales, acteurs économiques, investisseurs étrangers, agences internationales et beaucoup d'autres encore s'y retrouvent et ces réunions sont aussi ouvertes aux pays non méditerranéens ou non européens.

Cela nous semble être par conséquent une initiative assez bien adaptée aux réalités économiques d'aujourd'hui. Soyons cependant réalistes : ces rencontres ne constitueront un succés que si leur suivi aboutit à une véritable mobilisation des milieux économiques publics et privés. Il faut donc de la détermination et de la ténacité pour faire avancer ces dossiers économiques mais nous devons tous être conscients que c'est dans ce domaine aussi - et on pourrait même dire surtout - que les "révolutions" arabes seront jugées comme un succés ou non.

Cette réflexion nous raméne à votre commentaire sur le "soft power". Il est exact que l'Union européenne a developpé son influence au cours des dernières années en grande partie à travers ses instruments économiques comme les accords commerciaux ou les différents programmes de développement. Mais l'action extérieure de l'Union ne peut se réduire à ce seul type de relation; elle doit être, de manière croissante, élargie à d'autres domaines et englober tous les aspects des relations internationales, y compris la défense et la sécurité. C'esr la raison pour laquelle l'Union s'est engagée depuis plus de dix ans dans une politique commune en matière de sécurité qui a conduit les Européens à monter plus d'une vingtaine d'opérations militaires ou de missions civiles en Europe, Afrique ou Asie. C'est l'Union qui est aujourd'hui en première ligne dans la lutte contre la piraterie dans la Corne de l'Afrique, le long des côtes de l'Océan Indien et il ne s'agit pas là de "soft power", croyez moi ! Les forces navales européennes ont recours à la force chaque fois que nécessaire et ont démontré leur efficacité depuis le début de cette opération.

Mais au delà de cet exemple particuliérement significatif, on peut trouver de nombreuses autres illustrations d'actions de l'Union au niveau international qui intégrent toute la panoplie des instruments à la disposition de l'Europe : ainsi du Sahel où les Européens sont en train de mettre en place une opération qui englobe des actions en matière de développement, d'aide humanitaire, de sécurité ou encore de soutien à la mise en place ou le renforcement des structures d'administration locale. N'oublions pas enfin le recours à l'action diplomatique la plus classique à travers les contacts politiques et le travail d'analyse et de suivi sur le terrain de nos délégations à travers le monde. Tout cela n'est en fin de compte que l'illustration de cette approche intégrée que L'Europe souhaite développer de manière grandissante et qui fait, une fois encore, l'originalité de son action extérieure.

 

Cercle des Européens: Angela Merkel va négocier directement mi-août plusieurs points de l'accord de partenariat entre le Canada et l'Union européenne. Si chaque pays négocie dans son coin des points d'accords négociés au niveau européen, votre travail n'en est-il pas plus difficile ?

Pierre Vimont: Mme Merkel n'est pas allé négocier au Canada le projet d'accord de partenariat sur lequel l'Union européenne travaille actuellement avec Ottawa. La Chancelière a pu - et c'est tout à fait naturel - rappeler à ses interlocuteurs canadiens les intérêts de l'Allemagne dans ce dossier mais c'est l'Union qui négocie - à la demande et avec l'autorisation des Etats membres - et ceci n'est contesté par aucun des membres de l'Union.

Les relations avec les pays membres, dans ce cas particulier comme dans les autres cas, sont d'ailleurs bien rodées : nous tenons les Etats membres informés de manière régulière de l'état des discussions et si une difficulté vient à surgir, nous les saisissons pour décider ensemble de la meilleure manière de procéder. C'est là encore un exemple de ce que je disais au début de cet entretien : les pays membres sont partie prenante à la politique étrangère de l'Union; toute idée de concurrence ou d'opposition n'a donc pas beaucoup de sens. Il peut y avoir bien évidemment des différences de points de vue mais ils font alors l'objet de discussions pour trouver un terrain d'entente et c'est cette position là qui est ensuite défendue face aux partenaires des pays tiers.

 

Cercle des Européens: Le SEAE participe à des dossiers très sensibles comme le nucléaire en Iran. Comment se passe concrètement la coordination sur ce type de dossier ?

Pierre Vimont: En effet, c'est la Haute Représentante, Mme Ashton, qui est à la tête du groupe des Six pays (Etats Unis, Russie, Chine, Grande Bretagne, Allemagne et France) qui discute au nom de la communauté internationale avec l'Iran pour essayer de trouver une solution à propos du programme nucléaire de ce pays.

Pour ce dossier compliqué et qui requiert une certaine confidentialité, nous avons mis au point des procédures de coordination trés classiques mais, en même temps, trés rigoureuses aux différents niveaux de responsabilité : experts nucléaires, directeurs politiques, ministres. Là encore, rien ne se fait sans que le groupe des six pays n'ait donné son avis et son accord au préalable avant que Mme Ashton et son équipe ne présentent la position des Six à leurs interlocuteurs iraniens.
Il faut ajouter qu'au delà de ce groupe des six, il y a aussi tous nos autres partenaires que nous informons régulièrement de l'état de la négociations et auxquels nous pouvons être amenés à demander d'intervenir pour aider à faire avancer la négociation.

 

Cercle des Européens: L'ex-Premier ministre de Guinée-Bissau, Adiato Djalo Nandigna, s'était réfugiée dans les locaux de l'Union européenne (UE) à Bissau au moment du coup d'Etat le 12 avril dernier. Comment avez-vous géré cette crise ?

Pierre Vimont: Nous avons géré cette situation comme le font habituellement les services diplomatiques nationaux confrontés à ce genre de problème : avec discrétion et patience et en contact avec tous les partenaires qui sont susceptibles de nous aider.

De fait, dans le cas de la Guinée Bissau que vous citez, notre délégation n' a pas été la seule à devoir trouver une solution à un tel cas de "réfugié politique"; d'autres ambassades ont également abrité des personnalités locales et il y a eu, par conséquent, beaucoup de contacts au sein de la communauté diplomatique locale pour rechercher ensemble la bonne manière de sortir de nos difficultés respectives.

 

Cercle des Européens: Les acteurs de la diplomatie changent avec l'émergence de véritables Etats-continents puissants. Avoir un interlocuteur européen est-il d'autant plus important ?

Pierre Vimont: Il y a en effet l'émergence de pays continents de plus en plus puissants et dont l'influence va croissante au sein de la communauté internationale. Mais nous assistons aussi à la mise en place d'un rôle de plus en plus important pour les grandes organisations régionales comme l'ASEAN, l'Union Africaine ou la Ligue des Etats Arabes. Ces acteurs de la vie internationales participent au développement de ce phénoméne de globalisation auquel nous assistons et qui est en train de transformer profondément les modes d'action et jusqu'aux objectifs de nos diplomaties respectives.

Dans ce monde globalisé en pleine gestation, l'Union européenne est elle pertinente ? On peut avoir la faiblesse de le croire, pour la simple raison que la nature des problémes que nous affrontons aujourd'hui - songez au changement climatique, à la sécurité alimentaire ou encore à la lutte contre le terrorisme - a une dimension qui dépasse le seul cadre national. Rien de surprenant dans ce constat : c'est déjà celui qui est à l'origine de tous les efforts vers l'intégration européenne que nous connaissons aujourd'hui. Nous retrouvons donc au niveau international la même logique qui a conduit les pays européens à se regrouper.

Mais, une fois encore, cette nouvelle place de l'Europe sur la scène internationale n'a de sens et ne peut être crédible qu'à la condition d'être en phase avec les Etats membres et de bénéficier en permanence de leur confiance et de leur soutien.

 

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