Twitter du Cercle

Michel Derdevet: "Les Etats européens raisonnent encore trop de manière isolée, tant en matière de gaz naturel que d’électricité"

Version pour imprimerPDF version

23 mars 2015

Le 23 février dernier, Michel Derdevet, secrétaire général et membre du Directoire d'ERDF, remettait au président de la République un rapport intitulé: « Énergie, l'Europe en réseaux ».


Secrétaire général d’ERDF, Michel Derdevet a occupé différents postes au sein du secteur de l’énergie depuis 1986, dont celui de délégué général adjoint aux affaires communautaires d’EDF, de 1998 à 2000, puis de directeur de la communication et des affaires publiques de RTE, de 2000 à 2012. Auparavant, de 1985 à 1986, puis de 1992 à 1993, il fut chef de cabinet de Martin Malvy au Secrétariat d'Etat à l'énergie, puis au Ministère chargé des relations avec le parlement et au Ministère du budget. Il occupa les mêmes fonctions auprès de Christian Pierret, Ministre de l’industrie, de 1997 à 1998. Michel Derdevet est diplômé d’HEC et titulaire d’un DEA de droit public. Il enseigne à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris et au Collège d'Europe de Bruges.


Vous rappelez dans votre rapport que les premiers à faire de la lutte contre le dérèglement climatique une grande politique structurante sont les européens. L’enjeu pour l’Europe lors de la prochaine COP21 sera de rester précurseur ?
Oui, tout à fait ! La lutte contre le dérèglement climatique est un impératif, et elle ne doit pas être perçue comme un frein à notre développement économique. Au contraire, c’est une opportunité de repenser fondamentalement notre modèle économique pour l’orienter vers une croissance plus durable. Du fait du dérèglement climatique, mais aussi de la raréfaction des ressources, tous les pays arriveront un jour ou l’autre à cette nécessité d’améliorer leur efficacité énergétique et de s’engager dans les énergies renouvelables. Si l’Europe peut paraître parfois seule à montrer l’exemple, je suis convaincu qu’elle en récoltera à terme les fruits. Les propositions que je formule dans mon rapport visent ainsi à maximiser ces retours sur investissement du rôle exemplaire de l’Europe dans la lutte contre le dérèglement climatique.

En matière de sécurité d’approvisionnement, l’une de vos propositions vise à renforcer les coordinations des politiques des Etats membres. N’est-ce pas déjà le cas ?
Non, malheureusement. Les Etats européens raisonnent encore trop de manière isolée, tant en matière de gaz naturel que d’électricité.
S’agissant du gaz naturel, qui occupe le devant de la scène en raison de la crise ukrainienne, les risques de rupture d’approvisionnement concernent essentiellement certains pays d’Europe de l’Est. L’Europe de l’Ouest pourrait ainsi traverser les six mois les plus froids de l’année sans gaz russe. Il convient donc de mettre en œuvre les solidarités et les investissements nécessaires pour pouvoir alimenter depuis l’Ouest les pays d’Europe de l’Est qui pourraient manquer de gaz naturel. Cette coordination supplémentaire semble tout à fait atteignable, mais elle suppose une « vision » consolidée et une vraie réflexion partagée sur la place du gaz dans la politique énergétique européenne.
Concernant l’électricité, l’impératif de coordination est nouveau, plus complexe, mais aussi plus urgent. Le développement des énergies renouvelables engendre en effet d’importantes contraintes techniques, notamment en raison de leur intermittence. De plus, les réseaux ont été historiquement construits autour de grandes centrales de production en nombre limité. Désormais, ce sont des dizaines de milliers d’installations qui sont raccordées chaque année sur l’ensemble des territoires. Cela modifie fondamentalement les flux d’électricité entre les régions, mais aussi entre les pays. Nos interconnexions sont ainsi de plus en plus souvent saturées et les prix de marché divergent. Autrement dit, il y a là des surcoûts et potentiellement des menaces sur la continuité d’alimentation et la bonne marche de la transition énergétique. Un renforcement des échanges entre les pays européens, qui mènent souvent leurs transitions énergétiques sans concertation avec leurs partenaires, permettrait de résoudre nombre de ces enjeux à travers une meilleure mise en cohérence des initiatives.

Toujours en matière de sécurité d’approvisionnement, la création d’un Forum Européen des Territoires permettrait, selon vous, « de systématiser les retours d’expérience et l’émergence de bonnes pratiques ». Pouvez-vous nous en dire plus ?
En réalité, le Forum Européen des Territoires ne relève pas tant de la sécurité d’approvisionnement que de la volonté d’encourager les initiatives locales. Les collectivités ont un rôle essentiel à jouer dans la transition énergétique grâce à la connaissance fine qu’elles ont de leur territoire, des sources d’énergie locale à développer ou des bâtiments à isoler. Une certaine dynamique existe déjà, avec par exemple les territoires à énergie positive. Ces initiatives doivent être encouragées en mettant à disposition une « boîte à outil ». Il ne faut pas que chaque territoire reste dans son coin, que transition énergétique rime avec autarcie. Il faut résolument inscrire les territoires au sein d’une solidarité plus large, une solidarité européenne. C’est tout l’enjeu du Forum européen des territoires.

Vous parlez très peu d’autres énergies que de l’électricité. Pourtant, c’est une énergie secondaire qui a besoin d’une énergie primaire (charbon, gaz, nucléaire). L’Europe doit abandonner toutes idées de mix énergétique ?
Un mix énergétique dépend largement des ressources dont disposent un pays, de son histoire, de ses capacités industrielles … et de ses propres options politiques ou culturelles ! Les textes européens consacrent la souveraineté des États sur son élaboration, même si les objectifs communautaires en matière de renouvelables sont déjà une entorse à ce principe. Toujours est-il que face aux défis qu’affronte l’Europe en matière de transition énergétique, de sécurité d’approvisionnement et de compétitivité industrielle, les réseaux de transport et de distribution, d’électricité comme de gaz, fournissent de nombreux éléments de réponse sur lesquels les européens sont susceptibles de s’accorder, en tout cas davantage que sur les aspects de mix énergétique. Les réseaux représentent en Europe près de 600 milliards d’euros d’investissement entre 2010 et 2020, contre 500 milliards d’euros pour la production… privilégier les réseaux est donc loin d’être anodin.

A l’heure actuelle la réalisation d’un projet nécessite presque systématiquement des années de concertation et de recours. Vous envisagez la mise en place d’un Fonds d’Investissement Européen. En quoi cela pourrait permettre de réduire les délais ?
L’acceptation des ouvrages est un enjeu fondamental à bien des titres. En Allemagne par exemple, ce sont des milliers de kilomètres de lignes qui manquent à l’appel, ce qui fait peser des risques de black-out et renchérit la facture électrique. Les ouvrages de transport d’électricité génèrent un bien collectif bénéfique à l’ensemble des usagers. Néanmoins, ces infrastructures produisent des désagréments en termes paysagers, sans bénéfice local perceptible. Renforcer les compensations locales à travers un fonds d’investissement apparaît donc légitime, mais aussi économiquement pertinent. L’idée est que les collectivités locales soient pleinement associées aux projets d’infrastructures et qu’elles puissent bénéficier de « justes retours », correspondant aux économies résultant de la réduction des délais de réalisation et/ou de l’écart entre les coûts des lignes enfouies et aériennes. Une ligne souterraine coûte en effet sept à huit fois plus cher, si l’on prend comme référence la dernière liaison France/Espagne inaugurée il y a peu par Mariano Rajoy et Manuel Valls. Une partie de ce différentiel pourrait revenir à des centaines de millions d’euros à réinvestir localement ! On aurait ainsi un dispositif gagnant/gagnant à tous points de vue : les collectivités seraient incitées à ne pas effectuer de recours et les délais seraient réduits. Dans le même temps, l’activité locale serait profondément dynamisée par un investissement massif. Et les consommateurs économiseraient aussi de l’argent en n’ayant pas à subir les coûts de l’enfouissement.

Vous formulez plusieurs propositions sur l’innovation énergétique en Europe et notamment la nécessité de mutualiser les efforts européens de R&D en matière de réseaux intelligents. Si l’on prend l’exemple des compteurs Linky et Gazpar déployés en France, pensez-vous qu’ils pourront rapidement atteindre un marché européen puis international ?
Tout d'abord le déploiement de ces compteurs s’inscrit dans une dynamique européenne, puisque l’Europe prévoit leur diffusion dans tous les États membres à l’horizon 2020. L'Europe dans son intégralité bénéficiera donc d'une position de force pour ce marché émergent. Mais surtout, les compteurs intelligents ouvrent des perspectives plus larges, car ils sont la première étape, la première brique, des réseaux intelligents. Ils permettent en effet de collecter plus d'informations et de piloter certains usages. Ce sont là des conditions nécessaires pour intégrer les énergies renouvelables, mieux gérer les pics de consommation hivernaux ou encore déployer les véhicules électriques. Des études récentes montrent que le marché mondial des smart grids est en plein essor et devrait doubler d'ici à 2020 pour atteindre plus de 55 milliards d'euros annuels.

Vous abordez également la question de la mobilité et souhaitez tracer des « corridors européens des mobilités innovantes". La directive du 28 octobre dernier destinée à accélérer le déploiement des infrastructures de ravitaillement pour les carburants alternatifs ne va-t-elle pas dans le bon sens ?
Ma proposition vise à remplir deux objectifs qui accélèrent la dynamique engagée par la Commission : envoyer un signal fort en faveur des nouvelles mobilités et ensuite permettre une planification des investissements sur les réseaux qui doivent faciliter ces nouvelles mobilités. Les nouvelles mobilités, notamment électriques, peinent en effet à se développer, faute d’infrastructures de recharge et les consommateurs s’inquiètent de leur perte d’autonomie. De l’autre côté, l’on refuse de construire les infrastructures de recharge, car le marché n’est pas assez développé. C’est le débat de la « poule et de l’œuf », que je propose de trancher résolument. S’engager dès à présent sur des autoroutes vertes permettrait aussi de s’attaquer de la meilleure des façons à un autre enjeu, celui du renforcement des réseaux que nécessitent les bornes de recharge rapide. Ces bornes demandent beaucoup de puissance pour recharger en quelques minutes un véhicule, comme l’exige un trajet sur autoroute. La mise en place d’autoroutes des mobilités innovantes à l’échelle européenne permettra de planifier les investissements sur les réseaux d’électricité et de gaz, mais aussi d’élaborer des normes européennes à même de s’imposer au niveau mondial.

Propos recueillis par Julien Miro, @julienmiro

www.troisfourmis.com