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Michel Barnier, Commissaire européen: "Notre problème c'est la désunion économique, pas l'union monétaire"

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05 mars 2012

Michel Barnier revient pour le Cercle des Européens sur son mandat en tant que Commissaire européen chargé du Marché intérieur et des services. Occasion pour cet Européen convaincu de célébrer les dix ans de l'Euro et les 20 ans du traité de Maastricht.


Michel Barnier - Commission européenne

Michel Barnier est Commissaire européen chargé du marché intérieur et des services. Il connait bien cette institution pour avoir déjà été chargé de la politique régionale et ad personam des réformes institutionnelles entre 1999 et 2004. Au niveau national, c'est en Savoie qu'il a commencé son parcours politique (député, sénateur, président du Conseil général) avant de devenir plusieurs fois ministres: de l'environnement (1993-1995), des Affaires européennes (1995-1997), des Affaires étrangères (2004-2005) et de l'Agriculture (2007-2009). En 2006, il a été nommé conseiller spécial du Président de la Commission européenne, José Manuel Barroso en vue de la présentation du rapport proposant la création d' "Une force européenne de protection civile: Europe Aid".

Elément original dans ce brillant parcours, il a été de 1987 à 1992 co-président avec Jean-Claude Killy du comité d'organisation des XVIe Jeux olympiques d'Albertville. Bibliographie: "Europe, cartes sur table“ (2008) ; "Atlas pour un monde durable" (2007) ; "Sortir l’Europe des idées reçues" (2005) ; "le Défi écologique - Chacun pour tous" (2004)


Cercle des Européens: Vous êtes en charge du Marché intérieur et des services financiers. Quelles sont les grandes réformes que vous avez réalisées jusqu'à présent ?

Michel Barnier: Depuis le début de mon mandat il y a deux ans, nous mettons en place un programme de régulation financière sans précédent, qui applique en particulier les engagements pris en commun au G20. Renforcement des exigences de fonds propres des banques, encadrement des bonus, réglementation des hedge funds, des agences de notations, des produits dérivés ou en encore des ventes à découvert : quand toutes nos propositions seront entrées en vigueur, pas un acteur et pas un type de produit financier n’échappera à une régulation intelligente, basée sur une supervision efficace et transparente.

Dans le domaine du marché intérieur, j’ai lancé avec une dizaine de mes collègues en avril 2011 l’Acte pour le marché unique, qui comprend 12 actions clés pour mieux exploiter le potentiel de notre grand marché de 500 millions de consommateurs et 22 millions d’entreprises. Le brevet unique européen, la modernisation de la reconnaissance des qualifications professionnelles entre les pays européens ou encore le passeport européen pour permettre aux fonds de capital-risque de jouer leur rôle de financement des PME innovantes en font partie.
 

Cercle des Européens: Pour 2012, quels vont être les grands sujets dont vous allez vous occuper ?

Michel Barnier: Côté régulation financière, nous proposerons prochainement un cadre européen de prévention et de gestion des crises bancaires, qui doit nous permettre d’éviter que les contribuables soient à l'avenir mis une nouvelle fois à contribution pour réparer les erreurs des banques. Nous allons aussi mettre l’accent sur la protection des consommateurs, par exemple en exigeant plus de transparence sur les frais bancaires, et des informations claires et précises pour ceux qui investissent dans des produits financiers de détail. Enfin, nous prendrons des mesures pour réglementer le système bancaire parallèle.

Côté marché intérieur, je compte proposer avec mes collègues concernés une deuxième phase de l’Acte pour le marché unique, en proposant 12 nouvelles actions clés pour une croissance plus forte, mais aussi plus innovante, plus verte, plus durable et plus riche en emplois.
 

Cercle des Européens: Les agences de notation ont très mauvaise presse depuis la crise grecque et la perte par la France de son triple AAA par Standard & Poor's. Que peut faire la Commission en la matière ?

Michel Barnier: J'ajouterais que ces agences auraient déjà dû avoir mauvaise presse avant les événements que vous citez, puisqu’elles ont eu une sérieuse tendance à sur-noter des actifs extrêmement risqués comme les subprimes. Elles sous-notent désormais la dette d’Etats qui se sont pourtant engagés dans un mouvement sans précédent de réduction des déficits et de réformes structurelles.

Pour réguler les agences de notation, la Commission a présenté le 15 novembre 2011 une nouvelle proposition qui comprend notamment trois points : réduire la dépendance excessive des banques, des gestionnaires de fonds et des assurances à l'égard de ces agences ; contraindre ces agences à plus de transparence, en particulier dans leurs jugements sur les dettes souveraines ; et augmenter la concurrence entre les agences, notamment en contraignant les émetteurs à changer d'agence tous les 3 ans.
 

Cercle des Européens: Cela changerait-il quelque chose si nous avions une agence de notation européenne ?

Michel Barnier: Toute initiative qui viserait à introduire plus de diversité et de concurrence dans ce secteur des agences de notation est la bienvenue.

Je ne crois toutefois pas qu’une agence européenne publique soit la solution, car, au-delà du coût de la création d'une telle structure pour les finances publiques, la nouvelle agence pourrait être confrontée à des problèmes de crédibilité, notamment si elle est amenée à noter des Etats qui participent à son financement. A ce stade, nous avons donc préféré promouvoir la diversité du secteur par d'autres moyens, par exemple les obligations de rotation.
 

Cercle des Européens: En France, les médias parlent beaucoup du duo "Merkozy" quand ils abordent les sujets européens. Que peut faire la Commission européenne pour combler son déficit médiatique ?

Michel Barnier: Depuis De Gaulle et Adenauer, le couple franco-allemand est à l’origine de la construction européenne et y a toujours joué un rôle moteur. Je dirais que ce duo est aujourd’hui de plus en plus nécessaire et de moins en moins suffisant.

Les dirigeants français et allemand ont joué à plusieurs reprises dans la période récente un rôle crucial pour donner des impulsions et débloquer des situations compliquées. Tout cela est nécessaire, mais ne doit pas masquer le travail de fond et les propositions concrètes qui sont présentées quasiment chaque semaine par la Commission pour améliorer la gouvernance européenne, mieux réguler le secteur financier et aller chercher dans le marché intérieur les points de croissance qui nous manquent.

Cercle des Européens: L'Europe est à la croisée des chemins. Vous avez appelé en 2011 à la formation d'une Europe "Fédération des Etats nations". Pouvez-vous nous préciser votre pensée ?

Michel Barnier: Cette expression a été utilisée pour la première fois par Jacques Delors. Elle rappelle que l’Europe est une construction unique dans l’histoire. L’Europe n’est pas et ne peut pas être un seul Etat. Nous sommes 27 Etats et nous tenons à nos différences, à nos traditions et à nos cultures nationales.

Cela dit, nous avons choisi d’unir nos destins en mutualisant un grand nombre de nos politiques car nous savons bien que nous sommes plus forts ensemble. Si nous voulons que notre voix continuer à compter demain face aux Etats-Unis, mais aussi à la Chine, à l’Inde ou au Brésil, nous n’avons pas le choix : tout en restant 27 peuples, nous devons aller vers davantage de transferts de souveraineté à l’échelon européen.
 

Cercle des Européens: Nous fêtons les 20 ans du traité de Maastricht... Quel bilan en tirez-vous ?

Michel Barnier: En 10 ans, l'euro s'est imposé comme une monnaie de référence au plan international. Il est utilisé chaque jour par des millions de consommateurs et d'entreprises. Il est et il restera l'un des principaux atouts de l'Europe.

En réalité, le problème n'est pas l'union monétaire mais la désunion économique. Nous sommes en train d’y remédier en nous dotant de mécanismes de coordination économique, d’un "pacte budgétaire", qui impliquera des règles strictes en matière de déficits publics et d'un mécanisme européen de stabilité, qui permettra de venir en aide aux pays en difficulté financière.
 

Cercle des Européens: Cela fait 10 ans que l'euro est présent concrètement dans nos porte-monnaies. Il est de bon ton chez les citoyens de dire que les prix ont fortement augmenté. Que leur diriez-vous ?

Michel Barnier: Les chiffres de l’inflation en Europe montrent que cette perception est erronée, même si certains produits, comme l’essence, ont vu leur prix augmenter beaucoup plus vite que la moyenne. Le passage à l’euro au 1er janvier 2002 a sans doute poussé certains commerçants à augmenter leurs prix, mais, passé cet effet de seuil, je suis persuadé que les prix auraient connu la même augmentation si nous avions conservé nos monnaies nationales.

Le vrai problème n’est pas le niveau des prix mais la croissance trop faible et le chômage, qui représente une baisse de revenus pour des millions d'Européens. C’est pour cela que notre effort de relance de la croissance par le marché intérieur est si important. Il est tout aussi important que les fruits de cette croissance soient équitablement répartis. Cela justifie par exemple les mesures que nous prenons pour encadrer les bonus et autres rémunérations totalement injustifiées de certains banquiers.
 

Cercle des Européens: La crise actuelle met les citoyens grecs dans une situation des plus délicates. Comment rendre la dette grecque soutenable, et en tirer les leçons pour tous les pays de l'UE ?

Michel Barnier: Tous les jours, les images de la Grèce nous font prendre la mesure des sacrifices énormes qui sont demandés à la population, avec par exemple une baisse du SMIC de 22%, et de 32% pour les jeunes.

L’Union dans son ensemble est consciente de ces sacrifices, et continue de son côté à prendre des mesures exceptionnelles en faveur de la Grèce. L'accord survenu entre les ministres des finances de la zone euro le 21 février a permis de débloquer un nouveau plan d'aide de 130 milliards d'euros. Et les créanciers privés ont accepté une décote de 53,5%. Cela confirme que l'avenir de la Grèce est dans la zone euro.

Cette situation critique confirme l’impérieuse nécessité d’une bonne gestion des finances publiques, en Grèce comme dans le reste de l'Union. Elle justifie aussi notre action en faveur d’une meilleure coordination économique et budgétaire et de réels mécanismes de stabilité et de solidarité au sein de la zone euro. 

 

En savoir plus:

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Voir Michel Barnier:

  • un grand débat est ouvert à tous le 6 mars 2012 pour discuter de la réponse européenne à la crise économique qui touche l’ensemble des pays européens depuis 2009 de 9h00 – 13h15 à la Maison de la Chimie (28 rue St-Dominique 75007 Paris), avec Olli Rehn (Commissaire européen chargé des affaires économiques et monétaires), Michel Barnier (Commissaire européen chargé du marché intérieur et des services), Daniel Cohn-Bendit...
  • une grande conférence autour de Michel Barnier aura lieu le 19 mars 2012 à Jouy-en-Josas sur le site de HEC à 20h avec la participation de Noëlle Lenoir
www.troisfourmis.com