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Marisol Touraine: "Les Français attendent une nouvelle étape vers l’Europe sociale"

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17 avril 2012

Chargée des questions sociales et de santé dans l'équipe de campagne de François Hollande, Marisol Touraine plaide pour la préservation d'un modèle social français et européen, tout en l'adaptant dans le contexte actuel. Elle souhaite remettre l'Europe au coeur du quotidien des citoyens.


Marisol Touraine

Après ses études (Ecole Normale Supérieure, agrégation de sciences économiques et sociales, Sciences Po Paris), Marisol Touraine, conseillère d'Etat, travaille d’abord sur les questions internationales et de défense. Avoir une mère chilienne a sans aucun doute compté dans son intérêt à comprendre le monde et d’autres cultures, tout comme le fait d'être la fille du célèbre sociologue Alain Touraine. Elle entre au cabinet de Michel Rocard à Matignon (1988-1991) comme conseillère technique. Cette expérience l’a incitée à s’engager plus directement et personnellement, ce qui l’a amenée à se présenter aux élections législatives de 1997. Elle est alors élue pour la première fois.

Marisol Touraine devient présidente du Conseil général de l'Indre-et-Loire en 2011, département dont elle est de nouveau députée depuis 2007. Membre de la direction du Parti socialiste, en charge de la protection sociale, elle a à ce titre élaboré et défendu les positions socialistes sur la sécurité sociale, la santé, les retraites… Membre de la commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale et vice-présidente du groupe socialiste en charge de ces sujets, elle intervient couramment dans les débats sur les législations sociales, y inclus la loi de financement de la sécurité sociale .

Membre du courant "Besoin de Gauche" (réformistes), elle s'engage aux côtés de François Hollande durant la primaire socialiste. Elle se tient à la tête du pôle thématique social santé dans son organigramme de campagne. Un article paru dans Les Echos (27 mars) souligne son rôle "incontournable".  


Cercle des Européens: Vous êtes dans l'équipe de campagne de François Hollande. Pouvez-vous nous présenter quelle est sa vision de l'Europe et en quoi se différencie-t-elle de celle proposée par Nicolas Sarkozy ?

Marisol Touraine: Le candidat sortant a une vision exclusivement punitive de l’Europe. La gouvernance selon Sarkozy, c’est sanctionner les pays qui connaissent des difficultés ! Il est aberrant que le projet européen porté par la France se résume à un aménagement de l’austérité contre la volonté des peuples d’Europe. Après avoir passé cinq années à stigmatiser certaines catégories de Français, il cherche maintenant à diviser nos partenaires en distribuant les mauvaises notes et les brevets de bonne gestion ! Quel culot de la part de celui qui a augmenté la dette de la France de 600 milliards et dont les largesses fiscales pour les plus favorisés ont largement contribué à la perte du triple A. Les déclarations précipitées et les changements de pied incessants du candidat sortant ont affaibli la France sur la scène européenne depuis cinq ans.

La vision de l’Europe portée par François Hollande est radicalement différente. L’objectif que nous poursuivons n’est pas la rigueur imposée par le monde de la finance, mais l’emploi et la croissance en réorientant le rôle de la Banque centrale européenne dans cette direction. Certes, la discipline budgétaire est nécessaire mais, seule, elle ne peut suffire à redresser les nombreux pays frappés par la crise. C’est tout le sens de l’engagement de François Hollande en faveur de la renégociation du traité européen et de sa proposition d’un pacte de responsabilité, de gouvernance et de croissance. La France devra être à l’initiative pour que l’Europe renoue avec sa tradition de grands projets industriels innovants, notamment dans le domaine des technologies vertes, mais également pour qu’elle investisse dans l’éducation, la recherche, les services publics et les grandes infrastructures. La solidarité et la démocratie sont au cœur de notre stratégie européenne : c’est en portant cette double exigence que nous réconcilierons les peuples avec l’Europe.

 

Cercle des Européens: Les citoyens attendent de l'Europe une action plus "sociale" et plus seulement économique. Peut-on faire une Europe sociale sans qu'il y ait une Europe réellement politique pour décider d'avancer dans cette direction ? Que peut-on faire en attendant ?

Marisol Touraine: L’Europe reste certes insuffisante aujourd’hui, mais elle existe bel et bien ! Facilitation de la circulation des travailleurs, promotion de l’égalité hommes/femmes, lutte contre les discriminations…autant de réalisations concrètes qui améliorent le quotidien de millions d’Européens et qui démontrent que l’Union ne se réduit pas uniquement à une zone de libre-échange. Mais il est vrai que ces réalisations, souvent, ne se voient pas directement.Les Français savent-ils que la France bénéficie de 75 milliards d’euros du Fonds social européen pour la période 2007-2013 ? Quand un projet local est financé par des fonds européens, les citoyens ne retiennent pas nécessairement que c’est l’Union qui l’a rendu possible.

Et les citoyens attendent sans doute plus de l’Europe, aujourd’hui, que le financement de projets. Face à la crise économique et sociale grave que nous connaissons, ils attendent une nouvelle étape dans la construction de l’Europe sociale. C’est le message de François Hollande: l’Union ne peut limiter son action à la rigueur, elle doit aussi protéger les Européens contre la crise. Les Etats membres doivent pour cela décider clairement, ensemble, qu’il est prioritaire de protéger les travailleurs contre une harmonisation sociale par le bas. Personne ne sortira gagnant de cette folle course au moins-disant social. A ce titre, l’une de nos premières priorités sera l’aboutissement des négociations sur la révision de la directive sur le temps de travail. C’est à la France et au président nouvellement élu qu’il reviendra de porter ces avancées devant nos partenaires. Ensuite, nous proposerons une nouvelle politique commerciale pour faire obstacle à toute forme de concurrence déloyale et pour fixer des règles strictes de réciprocité en matière sociale.

Il faudra du courage politique et une force de conviction qui font aujourd’hui défaut au candidat sortant. Nous serons au rendez-vous donné par nos partenaires européens, en particulier les sociaux démocrates allemands, qui savent que lorsque la France n’est plus audible, c’est l’Europe sociale qui est en panne.

 

Cercle des Européens: Le modèle social européen est annoncé par certains économistes comme n'étant plus tenable. Peut-on le transformer pour qu'il redevienne une force dans la mondialisation ?

Marisol Touraine: Je ne partage pas cette vision, qui est également celle du gouverneur de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, et qui a récemment annoncé la "mort du modèle social européen". Avoir des salariés bien soignés, bien formés et protégés est un atout décisif dans la mondialisation ! 

Aucune autre zone au monde n’offre à ses citoyens un tel niveau de protection contre les risques liés à la maladie, au chômage ou à la vieillesse. Notre modèle social, c’est notre bien commun, ainsi qu’un extraordinaire facteur d’émancipation et de progrès pour chaque individu. Nous devons le préserver à tout prix. Si les déséquilibres de nos comptes sociaux ne doivent pas être minimisés, ils ne peuvent être le prétexte au dépôt de bilan de notre protection sociale annoncé, et parfois même souhaité, par les conservateurs européens.

Pour maintenir un niveau élevé de prestations, le seul chemin que nous devons emprunter est celui de l’emploi, qui reste la meilleure des protections sociales. Il sera la priorité absolue des initiatives européennes que nous porterons devant nos partenaires.

 

Cercle des Européens: Aujourd'hui, des citoyens français vont se faire soigner dans d'autres pays européens. Les soins transfrontaliers se multiplient. L'Europe est de plus en plus présente dans un domaine de compétence pourtant national. En quoi avez-vous pris en compte la dimension européenne au moment de l'élaboration du programme de François Hollande sur les questions de santé ?

Marisol Touraine: La dimension européenne est désormais un réflexe pour qui souhaite bâtir des politiques publiques durables et efficaces. Comme sur l’ensemble des sujets, elle a donc été au cœur des réflexions que nous avons menées sur les questions de santé. Là encore, l’Europe de la santé existe déjà avec des réalisations concrètes, comme la carte européenne d’assurance maladie, dont certains de nos compatriotes sont déjà familiers. Ce type de réalisation concrète permet d’ancrer l’Union dans le quotidien de nos concitoyens. Nous devrons donc poursuivre dans ce sens. 

Mais au-delà du quotidien, certes indispensable, notre devoir est aussi de nous projeter dans vingt ans et d’identifier en amont les défis que devront relever les pays européens dans les décennies à venir. Le premier de ceux-ci est sans aucun doute le vieillissement sans précédent de la population et ses conséquences en matière de santé publique. La question de la perte d’autonomie et de sa prise en charge est ainsi centrale dans l’ensemble des discussions que nous avons engagées avec nos partenaires. 

Plus largement encore, nous devrons nous interroger sur le passage d’un modèle quasi exclusivement curatif à un modèle fondé sur la prévention, notamment en mettant en place des campagnes européennes de dépistage du cancer.

 

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