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Henri Malosse, président du Comité économique et social européen (CESE): "Il faut des politiques européennes moins idéologiques"

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06 Septembre 2013

Henri Malosse est membre français du Comité depuis 1995.



Vous êtes président du CESE depuis quelques mois. Comment envisagez-vous votre mandat dans un contexte difficile pour l'Europe?

Il faut changer de cap, changer l''orientation générale de la construction européenne. Le CESE a un rôle à jouer. Nous devons être plus actifs dans notre rôle de proposition mais aussi d'analyse d'impact des propositions européennes. Nous devons développer une approche par projet. Ma priorité, c'est l'emploi de jeunes. C'est le point qui résume toute la crise de la société européenne aujourd'hui et l'incapacité de l'Europe à répondre à cette crise. L'Europe est le seul endroit au monde où ce problème est aussi marqué.

Vous paraissez d'ailleurs très critique sur la "garantie jeunes" ?

L'approche ne me paraît pas très bonne. La garantie est faiblement dotée et je ne suis pas sûre que le budget sera bien utilisé. La Commission européenne souhaite que les agences nationales de l'emploi coordonnent : elles ont montré qu'elles étaient incapables de faire face aux problèmes des jeunes. Je pense qu'il vaudrait mieux aider les initiatives de terrain. Je trouve l'approche très bureaucratique. C'est le problème de l'Europe à mon sens. Le principal objectif devrait être d'améliorer la vie des gens et pas de faire plaisir aux marchés financiers. C'est pour cela qu'on a construit l'Europe. L'Europe n'est pas un instrument de régulation financière. C'est une dérive que je dénonce complètement.

Justement on a mis en place une nouvelle architecture de gouvernance économique, pensez-vous que des efforts soient également effectués en direction de l'Europe sociale ?

Une attention plus forte est accordée aux questions sociales ; il faut le reconnaître. Dans le cadre du dialogue entre les institutions européennes et les Etats membres sur la conduite de leur politique, on inclut de plus en plus d'éléments sociaux. Malgré cela, depuis la crise, les divergences entre les Etats membres s'accroissent. On a fait l'Europe pour qu'il y ait une communauté de destin, de projets. C'est impossible, quand à travail équivalent, les salaires varient de 1 à 15. On est en train de créer une société inégalitaire dans les pays et entre les pays. Le résultat final sera le rejet du projet européen.

A l'échelle des Etats membres, y-a-t-il une volonté politique pour aller de l'avant dans le domaine social?

Je pense que l'impulsion ne peut pas venir des ministres. L'impulsion doit venir de la Commission européenne, de Herman van Rompuy, du Parlement européen. La Commission européenne aujourd'hui est particulièrement faible. Elle manque de souffle et d'ambition même si le Commissaire Andor (chargé des affaires sociales et de l'emploi) a de la bonne volonté. La Commission est trop timorée. J'espère que le CESE pourra jouer le rôle de moteur du renouveau de l'Europe sociale. L'intergouvernemental n'a jamais rien fait de positif pour l'Europe. Les traités sont là pour organiser une volonté politique. La Commission européenne peut proposer ! Je suis en train de préparer une lettre pour le futur chancelier allemand pour inciter au lancement d'une nouvelle initiative. Il faut qu'on passe à une autre étape de la construction européenne. On a fait l'Union monétaire mais on n'a pas fait l'Union économique. Cela veut dire une convergence budgétaire, sociale et fiscale. Je travaille sur des propositions pour la fin de l'année adressée aux partis politiques. On peut commencer par exemple avec l'instauration d'un salaire minimum.

Le sujet du revenu minimum peut avancer à votre avis ?

Oui, bien sûr. C'est un sujet qui a une grande importance pour les citoyens pour des raisons symboliques d'abord. Un revenu minimum, c'est la garantie qu'être citoyen de l'Union européenne a un sens et que la solidarité a une traduction concrète. Les aides en pays en difficulté aujourd'hui sont très mal vécues par ceux qui les reçoivent. Et ceux à qui on demande ces efforts ne veulent pas payer pour les autres. Au final, cela ne fait que désolidariser les Etats membres entre eux. Il faut trouver d'autres instruments.

Est-ce que cela passe par des ressources propres pour le budget européen?

Oui, je préconise de communautariser une partie de l'impôt sur les sociétés. Il est en vigueur dans tous les Etats membres. Il faut bien sûr harmoniser l'assiette. La taxe sur les transactions financières pourrait être une autre option mais son produit n'est pas très important. Et je ne suis pas sûr que ce soit une bonne chose que l'Europe s'identifie à de nouveaux impôts. Côté français, voyez-vous une ouverture ? Non, malheureusement pas pour l'instant. Et tous les regards se portent du côté de l'Allemagne pour des raisons évidentes de poids économique, de succès économique. Je n'ai pas entendu des propositions nouvelles sur l'Europe en France.

Que pensez-vous de la proposition d'un budget pour la zone euro?

Je suis contre. Cette proposition porte le risque de diviser l'Europe. Il y aura deux budgets européens. Comment sera-t-il voté ? Techniquement, c'est impensable sauf à créer une procédure intergouvernementale et à mon avis, c'est une très mauvaise idée.

Le sujet qui préoccupe les citoyens européens porte sur les abus liés à l'application de la directive "Détachement des travailleurs" ...

C'est un sujet extrêmement important pour le CESE. Nous avons lancé une étude d'impact sur la directive Bolkestein et la directive "Détachement des travailleurs" avec le Parlement européen. La directive laisse trop de champ libre au "dumping social" qui se généralise dans certains pays: la Belgique, la France, l'Allemagne...Elle suscite une montée du sentiment anti-européen chez les petits patrons mais aussi les salariés. La directive "Détachement des travailleurs" doit être révisée. Pour moi, ce sujet prouve qu'il y a un problème au niveau des institutions européennes, de la Commission. Il faut en finir avec la vision idéologique des choses. Certes, à long terme, on pourra toujours conclure que la libre-circulation des travailleurs est une bonne chose pour l'économie mais il faut aussi prendre en compte la dimension humaine. Il faut se demander quelle est la conséquence aujourd'hui des décisions qu'on prend.

Les délocalisations sont un autre sujet d'inquiétude...

Oui, on en revient à la problématique de la convergence fiscale et sociale. En ce qui concerne les délocalisations hors Europe, il faut travailler à une politique de ré-industrialisation. On commence à peine à y réfléchir. Notre politique commerciale est une politique d'ouverture tous azimuts, catastrophique. La politique de la concurrence fait office de politique industrielle. Or, le monde a changé. Comment appliquez-vous une politique de la concurrence aujourd'hui avec un géant économique comme la chine qui fait fi de nos règles ? En Europe, on empêche une firme allemande et française de travailler ensemble. Il faut avoir une politique de la concurrence qui encourage les géants européens et ne les freine pas. Il faut une politique commerciale qui nous permette d'obtenir des concessions.

A quelques mois des Européennes, craignez-vous la montée du populisme?

La montée du populisme est réelle et normale vu le manque d'humanité des politiques menées à Bruxelles. Les citoyens sont d'accord avec l'idée européenne mais pas avec sa concrétisation aujourd'hui. Je crains une diminution du taux de participation. Cela va effectivement nous amener à un Parlement européen moins européen. Peut-être que cela va occasionner un réveil. On constate déjà une volonté politique plus forte de remettre les sujets sociaux sur la table...

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