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Françoise Thom, historienne, spécialiste de l'Union soviétique: "Il ne faut pas se faire d’illusions, Poutine n’est pas homme à renoncer à ses objectifs."

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09 Septembre 2014

Françoise Thom* est l’une des plus grandes spécialistes de l’Union soviétique.



Le 5 septembre dernier, le gouvernement de Kiev et les séparatistes pro-russes de l’est sont parvenus à un cessez-le-feu. Les dirigeants occidentaux de l’Alliance atlantique et de l’Union européenne restent prudents. Croyez-vous que la crise est derrière nous ?

La prudence est en effet de mise. Rien n’est résolu. On peut penser que Poutine a accepté un cessez-le-feu pour deux raisons, en premier lieu, bloquer le nouveau paquet de sanctions prévues par l’UE, preuve que la politique de sanctions est efficace et susciter une crise politique en Ukraine, en obligeant Porochenko à signer un accord qui ressemble à une capitulation. Il ne faut pas se faire d’illusions, Poutine n’est pas homme à renoncer à ses objectifs. Pour lui, il n‘est pas question de tolérer une Ukraine libre et orientée vers l’Occident aux frontières de la Russie. Le Donbass n’est qu’un moyen de faire pression sur Kiev, c’est la soumission de toute l’Ukraine qu’il vise. Son calcul est d’affaiblir Porochenko, de favoriser une montée de la droite nationaliste, afin de détourner les Occidentaux de l’Ukraine. Poutine comprend que, tant que l’Ukraine bénéficie du soutien occidental, il aura du mal à la faire basculer dans le giron russe.  La priorité des priorités est désormais pour Moscou de dégoûter l’Occident de l’Ukraine en montrant qu’elle est ingouvernable, corrompue, fasciste etc…

Pour certains, ce cessez-le-feu est vu comme une légitimation du partage de l'Ukraine. Quelle est votre perception ?

Aucune situation issue d’un coup de force ne peut et ne doit être légitimée. L’Ukraine reste unie et souveraine en droit. Mais, bien sûr, Poutine essaie de faire oublier l’annexion de la Crimée et d’habituer les Occidentaux au partage de l’Ukraine. Les Européens tombent dans le panneau puisqu’ils affirment renoncer aux sanctions si le cessez-le feu est maintenu, alors qu’il faudrait exiger la restitution de la Crimée et l’évacuation des troupes russes du territoire de l’Ukraine comme condition à l’abandon des sanctions.

Vous expliquez que Vladimir Poutine joue sur les divisions entre Européens et sur le manque de coordination entre Washington et Bruxelles. L’Union européenne a pourtant sanctionné lourdement la Russie, pensez-vous qu’elle aurait dû avoir une attitude plus ferme ?

L’Union Européenne donne en spectacle ses divisions et ses tergiversations. On n’ose même pas appeler les choses par leur nom. Très souvent les medias occidentaux donnent l’impression de renvoyer dos à dos l’Ukraine et la Russie, comme si dans cette affaire il n’y avait pas un agresseur et un agressé. Depuis 2008 Poutine et son clan estiment que l’Europe est sur le point de s’effondrer et d’éclater. C’est pourquoi depuis cette date la Russie s’arme de façon accélérée (avec notre aide), de manière à pouvoir profiter le jour venu de l’implosion du continent européen qu’elle juge inévitable. Il est donc essentiel que les Européens la détrompent sur toute la ligne en sachant faire preuve de solidarité et d’esprit de résistance.

Vous parlez souvent de «  Russie Poutinienne ». Que reste-il de l’idéologie soviétique dans cette nouvelle Russie ?

La haine de l’Occident, la haine de la liberté, la paranoïa, le culte de la force brutale, le goût de la manipulation.

Ce conflit est-il une une réaffirmation de la Grande Russie ?

Il manifeste surtout l’archaïsme de la vision des dirigeants russes, qui préfèrent l’expansion territoriale de leur Etat à une stratégie de développement impliquant l’octroi de libertés fondamentales à leurs concitoyens, donc une limitation du pouvoir autocratique.

Comment le peuple russe vit-il ce conflit ? Quel crédit accorde-t-il à Vladimir Poutine ?

Le peuple russe subit un lavage de cerveau quotidien et systématique dû à la propagande haineuse (anti-occidentale et anti-ukrainienne) de la télévision d’Etat. A des rares exceptions près il semble en proie à une hystérie patriotique que nous avons du mal à imaginer. Il soutient bruyamment Poutine. Cependant le système est actuellement si soviétisé qu’on ignore ce que les gens pensent vraiment, un peu comme à l’époque soviétique.

 

*Auteur notamment de « La langue de bois soviétique » (1987), « Les fins du communisme » (1994) mais aussi « Beria: le Janus du Kremlin » (2013), elle nous livre son analyse de la situation russo-ukranienne.

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