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François Zimeray, Ambassadeur pour les Droits de l’Homme: "Les droits de l'Homme font partie de la marque France"

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11 juin 2012

François Zimeray occupe le poste d’Ambassadeur de France pour les Droits de l’Homme depuis 2008. Il est aujourd’hui sur les rangs pour devenir Représentant spécial du Service européen pour l’action extérieure (SEAE) pour les Droits de l’Homme.


François Zimeray, Ambassadeur pour les Droits de l’Homme

Nommé Ambassadeur pour les Droits de l’Homme en février 2008, François Zimeray était avocat - Membre du barreau de Paris et du barreau pénal international de la Haye - avant de devenir diplomate. Député européen (PSE) de 2004 à 2009, il a notamment siégé au sein de la Commission des affaires étrangères, des droits de l'homme, de la sécurité commune et de la politique de défense. Depuis 2001, il est Président de la communauté de l’agglomération de Rouen jusqu'à sa nomination en tant qu'Ambassadeur.


Ambassadeur de la France pour les droits de l'Homme: la charge n'est-elle pas trop lourde?&

François Zimeray: Nous faisons face à des besoins illimités avec des moyens limités. Il nous faut donc en permanence inventer des leviers nouveaux, en mobilisant le secteur économique et financier, les collectivités territoriales, les fondations. Nous devons aussi nous appuyer sur le réseau culturel français qui peut avoir un impact important sur les sociétés civiles et contribuer à changer les mentalités. Par exemple, l’abolition de la peine de mort ou la dépénalisation de l’homosexualité.

 

Votre mission est singulière au sein du ministère des Affaires étrangères. L'ancien ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner avait dit à propos du Secrétariat d'État aux droits de l'Homme: "Il y a une contradiction permanente entre les droits de l'homme et la politique étrangère d'un Etat". Comment parvenez-vous à dépasser cette contradiction?

François Zimeray: Les droits de l'Homme sont associés à l’image de la France, ils font partie de la "marque" France. Nous avons aussi des intérêts culturels, commerciaux à défendre. L'objectif, c’est donc d’essayer de les concilier sans les opposer. Il faut créer des relations interdépendantes, multiplier les liens économiques. Mais c’est aussi ce qui peut donner sa force à un discours sur les droits de l'Homme pour continuer le combat, car sinon on a peu de chances d’être entendus…

 

Avez-vous réussi à vous rendre indispensable?

François Zimeray: Je suis le premier non-diplomate de carrière à occuper ce poste et celui qui l’a exercé depuis aussi longtemps. La fonction d'Ambassadeur pour les droits de l'Homme est comme celle de tous les diplomates qui agissent dans l'ombre, du Quai d'Orsay à Genève ou à New-York.

Il faut fournir un travail considérable pour promouvoir les droits de l'Homme. Nos équipes mettent en œuvre notre action et défendent nos positions dans les enceintes où s’élaborent les droits de l’Homme. Mon rôle est, selon ma lettre de mission, d'animer cette dimension de l'action extérieure de la France au sein du Ministère, très actif depuis longtemps en matière de droits de l'Homme. La France a porté des combats peut-être peu connus du grand public qui sont pourtant le fruit d’une action diplomatique soutenue depuis plusieurs décennies. Ainsi, la peine de mort est aujourd'hui abandonnée dans 140 pays, notamment grâce aux efforts de la France.

 

Avez-vous d’autres exemples ?

François Zimeray: Oui, on peut également affirmer que la justice internationale est devenue une réalité: s’il y a aujourd’hui des criminels incarcérés à La Haye, c’est parce qu’il existe une diplomatie des droits de l’Homme. La France s’est battue pendant vingt ans pour cette idée, pour l’existence de cette justice internationale. Nous avons reçu la semaine dernière l’ancienne opposante birmane, Aung San Suu Kyi, et je lui ai demandé pourquoi le régime a tant évolué. Elle m'a répondu que la crainte d’être poursuivi devant une juridiction internationale avait contribué à cette transition démocratique. La CPI s’imposera progressivement, et c’est aussi en cela que constitue mon travail. Bien sûr, toute la difficulté - et tout l’art - est de défendre les droits de l'Homme sans les opposer aux autres intérêts et de montrer comment les intérêts économiques de nos entreprises dans certains pays peuvent aller de pair avec une politique exigeante en matière de droits de l'Homme. Ce n'est pas facile, mais ce n’est certainement pas impossible !

 

En Biélorussie, comment gérez-vous le fait que des partenaires sont vent debout contre le régime de Loukachenko alors que le sujet ne semble pas si important en France ?

François Zimeray: Ce régime n’entend manifestement pas les appels de la Communauté internationale. Combien de temps durera encore cet autisme politique ? En effet, en matière de droits de l’Homme, c’est comme pour tout, il y a des modes médiatiques, des sujets dans l’ombre alors que d’autres attirent les projecteurs, des marronniers et des angles morts… Mais se battre pour l’universalité des droits de l’Homme, c’est refuser cette logique.

 

N'êtes-vous pas tout de même confronté aux contradictions entre diplomatie et droits de l'Homme. On pense au dossier syrien. Ne faudrait-il pas intervenir au nom des droits de l'Homme?

François Zimeray: Ce pays est dirigé par un gang de barbares. C’est donc une question que l’on se pose depuis le déclenchement de la crise et à laquelle il n’y a pas de réponse systématique ou facile. Le premier principe, comme en médecine, ne pas nuire. Il faut être sûr que cette intervention n’engendrera pas plus de difficultés et de drames... Pensons à l'Irak…Une intervention en Syrie doit être politiquement et juridiquement possible et militairement réalisable. Ce n’est donc pas la première option à laquelle on pense. La France a dénoncé sans relâche et depuis le début le régime syrien. Je me suis rendu à la frontière syrienne. J’ai interrogé des victimes, des dissidents, des déserteurs. Là bas, c'est un long "Guernica".

 

Vous avez dit: "Nous sommes témoins non pas du bout du monde mais du fond du monde. Ça ne laisse pas intact". Comment gérez-vous ?

François Zimeray: Les médecins urgentistes, dans nos propres villes, voient aussi chaque jour des choses tristes, il ne faut pas aller très loin. Mais le médecin urgentiste, lui, peut sauver des vies. Face aux violations des droits de l’Homme, c’est plus difficile. Ce qui est le plus dur, ce n’est pas d’être confronté à ces réalités, c’est le sentiment d’impuissance, c’est de partir en laissant des gens derrière soi avec les espoirs que l’on a levés.

 

Vous avez finalement une mission de sensibilisation?

François Zimeray: Oui, mais ça ne peut pas être une sensibilisation sous une forme d’indignation vague et facile. Ce doit être plus précis. Par exemple, en revenant de Libye, j’ai remis un rapport sur les tortures dans les prisons du CNT. Ce qui me paraît essentiel, c’est d’améliorer notre discernement, notre compréhension des réalités et d'adapter notre langage, notre politique en fonction de ce que nous voyons.

Le Service européen pour l'action extérieure peut-il avoir un effet de levier ?

François Zimeray: Oui. Je pense que le SEAE a un rôle décisif à jouer et qui est appelé à se développer. Il est intéressant de constater qu’au fond, que ce soit l’Ukraine et la Biélorussie, par exemple, l’attractivité européenne atteint ses limites. Le prix est lourd pour ces pays qui ne peuvent resserrer leurs liens avec l'UE, même si certains pensent que qu’il peut être payé. Cela nous invite à réfléchir à l’image que nous renvoyons.

 

Catherine Ashton est sur le point de nommer un Représentant spécial pour les droits de l'Homme au sein du Service européen pour l'action extérieure. Comment envisagez-vous ce poste ?

François Zimeray: L’Europe, c’est le premier acteur des droits de l’Homme dans le monde mais cela ne se sait pas assez. La dimension "droits de l'Homme" pourrait être au cœur de l’action extérieure de l’Europe et pourrait aussi redonner envie d’Europe… Je pense qu'il faut agir avec plus de lisibilité, plus de cohérence. Il faut occuper le terrain des droits de l’Homme de façon très visible. Il faut montrer que cette dimension est prise en charge et montrer comment on peut impliquer d’autres volets : l'économie, la responsabilité sociale d'entreprise, le fair trade, le levier culturel. Il faut une plus grande cohérence entre nos politiques et être très exigeants avec nos partenaires. Nous avons les moyens d’être exigeants.

Il faudra en tout cas être attentif à ne pas créer d'antagonisme entre la dimension "droits de l'Homme" et les aux autres dossiers dont nous avons la charge. C'est vrai au niveau national mais plus encore au niveau européen.

 

Le Parlement européen pourrait-il être un allié de poids ?

François Zimeray: Il faut s’appuyer sur le Parlement européen. J’ai été député européen. Je connais bien la sensibilité du Parlement, un partenaire actif et exigeant en matière de droits de l’Homme. Il faut veiller aussi à ce que l’on ne soit pas uniquement dans le registre du déclaratoire mais également dans l’action effective.  

 

En savoir plus:

  • François Zimeray était l'invité en nomvembre 2010 des Rencontres du Cercle: cliquez ici
  • Portrait de François Zimeray sur le site Diplomatie.gouv.fr: cliquez ici
  • Interview de F. Zimeray: "Les Droits de l'Homme : un travail quotidien": cliquez ici

 

Cette interview a été co-réalisée avec Estelle Poidevin (responsable Europe du Cercle de la Licra).

www.troisfourmis.com