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Estelle Poidevin: "Ne pas expliquer les enjeux, c'est alimenter tous les fantasmes"...

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05 juin 2014

Estelle Poidevin est l'auteur de l'ouvrage "Europe, une affaire intérieure?" paru aux éditions l'Harmattan. Elle a rejoint le Cercle des Européens en 2013.



Vous venez de publier un ouvrage intitulé "Europe, une affaire intérieure ?" Ne pensez-vous pas heurter des convictions avec ce titre ?

Le titre ne m'a pas été imposé. Je l'ai choisi délibérément. En France, on continue à se poser des questions sur les fondamentaux, c'est-à-dire notre appartenance à l'Europe, alors que par de nombreux aspects, qu'on le veuille ou non, l'Europe peut être considérée comme une affaire intérieure. Par exemple, officiellement, c'est le secrétariat d'État aux Affaires européennes rattaché au ministère des Affaires étrangères qui traite des questions européennes, mais d'autres ministres ont un poids bien plus important. L'ancien ministre de l'Economie Pierre Moscovici a expliqué qu'il avait passé beaucoup de temps à Bruxelles... Il me semble y avoir un grand décalage entre notre ancrage européen qui influe sur notre quotidien de façon très concrète au travers de la législation européenne (à des degrés variables bien sûr selon que l'on parle d'environnement et  d'agriculture ou d'éducation et de social) et la manière dont on continue à envisager l'Europe et à en parler aux citoyens. Ce dernier point me semble très inquiétant. On débat sur l'Europe sans expliquer les enjeux et on alimente tous les fantasmes... Il faut rendre compte de l'Europe de façon plus équilibrée.

Le résultat des élections européennes en France a d'ailleurs relancé le débat sur le manque  d'information sur l'Europe...

Oui, on parle d'Europe à chaque échéance électorale (c'est-à-dire en gros tous les 5 ans pour les Européennes) mais entre-deux, il y a très peu d'effort de pédagogie et, plus grave, souvent de la désinformation. Les journalistes ont évidemment un rôle à jouer mais les politiques aussi. Les décisions européennes sont majoritairement prises aujourd'hui au travers de ce qu'on appelle la "codécision" entre les députés européens et les ministres nationaux (ce qui représente à peu près 70 domaines législatifs). Il serait souhaitable que les ministres français expliquent les décisions qu'ils prennent au nom de la France au sein du Conseil des ministres de l'UE (rappelons d'ailleurs que le Conseil siège en public lorsqu'il délibère et vote sur un projet d'acte législatif). En ont-ils intérêt? C'est une autre question.
Quant aux députés européens, ils sont peu visibles dans les médias.
L'Europe, on le sait, est souvent le bouc émissaire facile des échecs nationaux...Certaines réactions politiques face au résultat des Européennes est en soi très parlante. Il s'agirait de réorienter l'Europe pour résoudre le problème de la montée des extrêmes. Ce n'est évidemment pas si simple. L'Europe doit faire l'objet d'un débat sur la base d'un discours intelligible. Les discussions autour du traité de libre-échange avec les États-Unis que j'évoque dans l'ouvrage sont un bon exemple ; ce sujet a été un épouvantail au moment de la campagne. On aurait pu expliquer par exemple que les députés européens disposent d'un droit de véto...

Vous avez justement  pris le parti de choisir certaines thématiques comme la politique économique, l'agriculture, le budget, la politique commerciale...

Oui, à vrai dire, mon activité professionnelle m'a conduite à échanger avec un public plus ou moins averti sur l'Europe. Je me suis inspirée des questionnements les plus courants qui portent souvent sur la situation économique, le budget de l'Europe, les aides agricoles, la politique sociale. Beaucoup d'idées fausses circulent sur l'Europe. J'ai tenté de répondre à ces questionnements en espérant que les lecteurs auront envie d'approfondir. J'explique ce qui a été réalisé de façon la plus factuelle possible en intégrant les changements introduits par le traité de Lisbonne. J'interroge aussi  un expert pour ouvrir le débat. J'ai également rencontré la députée européenne Sylvie Goulard qui explique concrètement son travail au Parlement, le journaliste Jean-Pierre Stroobants qui évoque les relations compliquées des médias à l'Europe, l'ancien président de la Cour européenne des droits de l'homme, Jean-Paul Costa...

Ce livre part de la conviction que la méconnaissance de l'Europe met en danger le projet européen. Encore une fois, l'Europe est imparfaite mais ses acquis ne sont pas négligeables. Le reste est du ressort du politique et il revient à chacun de défendre ses convictions qu'il s'agisse de militer pour plus d'intégration européenne ou pas, ou de se prononcer en faveur de la rigueur budgétaire ou d'un desserrement des règles.

Julien Miro

"Europe, une affaire intérieure?  Ce qui change en Europe",  L'Harmattan, 2014
 

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