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Corinne Lepage: Conférence de Copenhague : "L’Europe a été incapable de faire entendre une voix unitaire et a été humiliée"

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04 janvier 2010

Députée européenne, Corinne Lepage dresse un bilan du sommet de Copenhague sur le Climat. Considérant qu’il s’agit "d’un échec collectif", la Députée dénonce l’absence d’engagements chiffrés en terme de réduction d’émission de CO2 ou d’aide financière aux pays en développement. Elle souligne l’isolement de l’UE tout en identifiant les responsabilités de chacun dans cet échec : Etats pétroliers, Chine, Etats-Unis ou "groupe des 77". Craignant des "conséquences économiques désastreuses" suite au "fiasco de Copenhague", Corinne Lepage affirme que " l’Europe risque de perdre un leadership industriel".


Corinne Lepage ©Parlement européen

Corinne Lepage est Députée européenne (ADLE), première Vice-présidente de la commission de l’Environnement, de la santé publique et de la sécurité alimentaire ; Vice-présidente du Modem, Présidente de Cap21 et Ancien Ministre de l’Environnement (1995-1997). Corinne Lepage Présente était membre de la délégation officielle du Parlement européen à la conférence de Copenhague.


Le Sommet de Copenhague est-il un échec ou le bilan n’est-il pas en définitive positif, comme le Président Obama l’a proclamé ?

C’est incontestablement un échec, dans la mesure où il n’y a aucun accord au sens de la convention sur le climat et que le document pris en compte est d’une extrême faiblesse : pas d’engagements chiffrés globaux pour 2050 et encore moins pour 2020, a fortiori aucun engagement par pays. Quant aux engagements financiers, aucune précision n’est fournie que les mécanismes qui permettront de les tenir…..

Si échec il y a, qui en porte la responsabilité : les Etats-Unis, la Chine, les Etats pétroliers ou le "groupe des 77" (pays en développement et émergents), l’Europe ?

Chacun , car c’est un échec collectif, mais dans des mesures très diverses.
• Les Etats pétroliers en premier lieu car ils ne veulent pas de politique de réduction des émissions de gaz à effet de serre et ils ont tout fait pour saboter directement et indirectement la conférence.
• La Chine , qui a mis en avant habilement que l’Afrique ne voulait aucun accord contraignant impliquant des conséquences possibles sur sa croissance et surtout un contrôle international sur la réalité de ses efforts.
• Les Etats-Unis ne voulaient en aucun cas d’accord contraignant impliquant une supranationalité dans le contrôle ainsi que des obligations en terme de réduction allant au-delà de propositions très minimalistes ou en terme de financement impliquant une automaticité
• Le groupe de 77 apparemment uni dans ses demandes de financement, mais en réalité très divisé en fonction des intérêts nationaux et d’une exposition plus ou moins grande à court terme au risque climatique. De surcroît, le groupe des 77 a été partiellement instrumentalisé par des Etats extérieurs mais liés comme la Chine ou internes au groupe comme les Etats ayant des intérêts pétroliers et gaziers.
• L’Europe , enfin , qui a été incapable de faire entendre une voix unitaire et a été humiliée alors qu’elle était la région la plus active en terme d’efforts.

Qu’aurait-il fallu conclure pour que la pleine réussite soit au rendez-vous ?

Il aurait fallu un accord contraignant permettant de répondre aux exigences du GIEC pour atteindre l’objectif de 2° d’augmentation maximale de la température , soit une réduction comprise entre 25 et 40% des émissions pour les pays du Nord, et une modération de 30% de la croissance des émissions par rapport à la pente naturelle pour les pays du Sud.

Pourquoi l’Union européenne n’a-t-elle pu jouer le rôle moteur qu’elle s’était elle-même assigné ?

Excellente question. D’abord, parce qu’elle n’a pas su s’imposer comme un acteur parlant d’une seule voix. La faiblesse de la présidence suédoise jointe aux désirs des chefs d’Etat ou de gouvernement de la France, de l’Allemagne, de l’Angleterre, voire de l’Espagne de s’ériger chacun en Zorro du changement climatique ont été catastrophiques. De plus, l’Europe s’est retrouvée très isolée par rapport au protocole de Kyoto dont les autres signataires ne voulaient plus.

Dans le contexte de crise, ce que les Européens voulaient mettre sur la table des négociations, soit la réduction de 20% à 30% de leurs émissions de gaz à effet de serre (d’ici 2020 par rapport à 1990) n’était-il pas inopportun ?

Les 20% sont acquis et figurent dans le paquet climat - énergie déjà voté, même si les 20% de réduction sont en réalité moindre compte tenu des amodiations mises en place. La question posée est celle de savoir si l’annonce des 30% aurait changé quelque chose. On peut en douter. Mais, l’enjeu est bien industriel car il est clair que les Etats-Unis comme la Chine se sont lancés dans les technologies vertes et l’Europe risque de perdre un leadership industriel. Les 30% seraient un coup d’accélérateur considérable après le fiasco de Copenhague qui risque d’avoir des conséquences économiques désastreuses, qui sont d’ailleurs déjà perceptibles sur le marché du carbone.

Comment défendre le modèle de croissance européen quand tous les autres sans exception font du dumping environnemental, et que l’UE est la seule au monde à s’imposer des normes contraignantes et d’ailleurs sanctionnées par les juridictions nationales et communautaires ?

La taxe carbone aux frontières de l’Europe pourrait être une réponse appropriée. Par ailleurs, n’oublions pas que nous sommes le premier bassin de consommation. L’affichage du contenu carbone serait un moyen pour les consommateurs européens de sanctionner les produits venant de l’extérieur et gourmands en carbone. Enfin, il ne faut pas croire que les opinions publiques dans les autres continents, en particulier dans les autres pays riches ou grands émergents , mais aussi dans les pays du Sud les plus exposés ne rejoignent pas la volonté européenne.

Votre engagement ne s’est jamais démenti en matière d’écologie, vos analyses sont dans l’ensemble reprises. Comment pensez-vous pouvoir maintenant œuvrer pour rattraper le flop de Copenhague, en vue de la conclusion d’un traité en remplacement du protocole de Kyoto ?

J’ai pris une initiative dont il est encore trop tôt pour en parler. Mais, de manière plus large, je vais œuvrer au sein de la commission ENVI et de mon groupe politique ALDE en faveur d’avancées concrètes, par exemple la taxe sur les transactions financières et tout ce qui concerne le développement de l’économie verte sous toutes ses formes.

Parlementaire européenne, vous êtes parfaitement en phase avec vos convictions. Comment voyez-vous le rôle du Parlement européen dans les années à venir, dans l’équilibre institutionnel ?

Je me suis sentie humiliée de la manière dont la délégation officielle du Parlement européen à laquelle j’appartenais a été traitée à Copenhague. Malgré mes demandes réitérées, nous n’avions même pas de place comme observateurs en plénière ! Il est impératif de faire entrer le traité de Lisbonne dans les faits et d’assurer l’expression démocratique des Européens. C’est loin d’être le cas et j’espère que l’audition des commissaires sera l’occasion d’affirmer notre volonté.

Quelle est l’Europe de vos rêves ?

Celle qui permettrait au monde de croire en la possibilité d’un développement qui concilie respect des droits fondamentaux, réduction des inégalités de tous ordres et capacité de la planète. Celle qui permettrait aux Européens de poursuivre une construction politique sans précédent historique non plus seulement pour garantir la paix sur le continent, mais pour inventer un modèle qui permette de mettre en commun nos forces et nos espoirs tout en sauvegardant nos particularités nationales comme enrichissement collectif.

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