Twitter du Cercle

L'Union européenne a-t-elle (encore) la capacité d'une véritable politique extérieure?

Version pour imprimerPDF version

15 mars 2012

Le spécialiste de géostratégie Franck Debié déplore la tendance en Europe à la mise en place d'un "nouvel isolationnisme/neutralisme européen" qui met en cause l'existence d'une politique étrangère pour l'Union à terme.

Eurocorps.net


La création du service d'action extérieure devait renforcer le rôle de l'Union dans le monde. Il devait rapprocher la politique étrangère de la politique de défense, étant entendu que l'une ne saurait exister sans l'autre. Un meilleur continuum de l'action extérieure devait en résulter. A ces fins, le Parlement européen avait exigé que le plus grand nombre de fonctions possibles, issues du Conseil ou de la Commission, soient regroupées sous son égide. La planification des opérations militaires, les fonctions embryonnaires de commandement militaire de l'Union, les instruments de gestion de crise ont ainsi été placés, logiquement dans son giron.

Ces efforts de rationalisation de l'action extérieure portent-ils leurs fruits ?

Sans doute y a-t-il désormais un nouveau numéro de téléphone à Bruxelles (à côté de celui du Président de la Commission). Sans doute le magistère de la parole - coeur du "soft power" européen - est-il mieux organisé entre le Président de la Commission, la Vice-Présidente et un Parlement actif dans ce domaine.
Mais qu'en est-il de la politique de défense ? Qu'en est-il des opérations extérieures, les seules de nature à démontrer que l'Union en tant que telle a la capacité de se comporter en puissance et d'exercer la coercition ?

L'impression, dans ce domaine, est plutôt de voir aller les réalités s'amenuisent. Où sont les nouvelles opérations ? On parle timidement de prolonger certaines, d'en lancer une ou deux autres. Rien de sûr. Sur les 7000 fonctionnaires du nouveau service, 200 seulement sont militaires. Que peut-on planifier de sérieux avec cela ? Que peut-on commander ?

Il n'existe toujours pas de gardes-côtes européens. Le marché européen de l'armement peine à se structurer. L'espace stratégique de sécurité, qui devait s'organiser avec la Russie au terme des accords de Petersburg, n'a toujours pas de contenu.

Les rapprochements militaires entre la France et la Grande-Bretagne, entre l'Allemagne et d'autres, se font pour l'instant en dehors du cadre de l'Union. Les Européens, lorsqu'ils interviennent, le font à titre national ou dans l'OTAN comme en Libye. Tant mieux si tout cela fonctionne et si les Européens peuvent démontrer une capacité d'action dans leur sphère d'influence. Mais ce sont autant de chances perdues pour l'Union en tant que telle.

A qui la faute ?

- Au manque d'intérêt de tel ou tel responsable pour les questions de défense... L'argument est court.
- Au désir des Etats les moins petits de retrouver des marges de manoeuvre et une rapidité d'exécution qui semble faire défaut dans les structures de l'Union ?

Sans doute davantage. Mais pourquoi ce tropisme exécutif et intergouvernemental ne débouche-t-il pas, dans le domaine de la défense, sur un surcroît de solidarité et de discipline collective comme dans le domaine économique et monétaire. Pour reprendre les catégories de Jürgen Habermas (Zur Verfassung Europas) pourquoi l' "executivisme" actuel - avec toutes les erreurs qu'il peut comporter - n'est-il pas porteur d'une valeur ajoutée de nature fédérale dans ce domaine. Tout y pousserait : le besoin de faire des économies, le désengagement américain sur le continent, les difficultés de coopération avec la Russie encore illustrées par le cas syrien...

- Faut-il incriminer des circonstances conjoncturelles comme le désaccord franco-allemand sur la gestion de la crise libyenne et constater, qu'en dépit des progrès institutionnels, rien n'avance quand ce moteur est à l'arrêt ?
- Peut-être bien, que, plus fondamentalement, se répète aujourd'hui un choix quasi-génétique de l'Europe d'après-guerre : face à la crise économique qui a détruit et continue de détruire le potentiel de croissance de l'Europe actuelle, le vieux réflexe des années cinquante rejouerait aujourd'hui à plein dans la majorité des Etats membres de l'Union : accepter une souveraineté limitée, une puissance réduite et déléguer la défense aux Américains - tant qu'ils sont volontaires pour jouer ce rôle. Priorité à la recomposition économique. Priorité donc au sauvetage de l'Etat providence et du modèle social européen. Et tant pis pour le reste.

La réalisation d'une Europe puissance attendra des temps meilleurs

Si tel est l'état d'esprit majoritaire, alors l'idée britannique selon laquelle l'Union ne doit pas avoir d'opérations en tant que telle ni dupliquer les structures atlantiques retrouve une nouvelle vigueur. Idéalement, il faudrait même donner des gages nouveaux, dans le cadre de l'OTAN, pour continuer de convaincre les Américains de payer pendant quelques années encore pour la défense du Vieux Continent. Il faudrait aussi accommoder de manière plus satisfaisante les demandes de la Turquie, car celle-ci est un des piliers du dispositif américain en Eurasie.

Si cette hypothèse d'un nouvel isolationnisme/neutralisme européen se vérifie alors c'est la possibilité même d'une politique étrangère pour l'Union qui est en jeu.

Franck DebiéFranck Debié

Directeur du centre de géostratégie de l'Ecole Normale Supérieure, professeur affilié à HEC et membre du Cercle des Européens

www.troisfourmis.com