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La Commission européenne doit soutenir l’innovation en faveur d’une agriculture écologiquement intensive

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04 juillet 2012

Pour Pierre Feillet, la Commission européenne fait face dans la réforme de la PAC à un enjeu important: réussir à proposer une troisième voie entre agriculture intensive et écologique.

Le commissaire Dacian Cioloş dans un champs - source: Commission européenne


La Commission européenne propose de faire évoluer la politique agricole commune (PAC) pour la rendre "plus équitable, plus écologique, plus rentable, plus efficace et plus compréhensible"(voir ici). Le secteur agricole devra devenir plus compétitif tandis que les enjeux posés par la sécurité alimentaire (produire plus), le changement climatique et la gestion durable des ressources naturelles seront mieux pris en compte. Au-delà de cette vision commune, les pays membres sont loin d’être d’accord sur la part du budget européen, lui-même en discussion, qu’il faut consacrer à la PAC (la France, première bénéficiaire, souhaite la maintenir à 40%, alors que d’autres pays veulent la réduire). De plus, si l’idée du "verdissement des aides" en s’appuyant sur le respect des mesures environnementales progresse, les mesures sur lesquelles s’appuyer sont encore loin de faire consensus.

Pour atteindre ces objectifs, la Commission souhaite promouvoir l’innovation. Souhaitons que ce domaine d’intervention ne soit pas remis en cause, qu’il soit amplifié et correctement ciblé, car les défis qui se posent aux agriculteurs européens et du monde sont immenses. En 2050, il faudra nourrir 9 à 10 milliards d’habitants dont la majorité vivra dans des villes, voire des mégapoles atteignant les 100 millions d’habitants, sans mettre en danger la capacité des générations futures à vivre bien sur notre planète et donc sans porter des atteintes irréversibles aux écosystèmes, multiples, qui garantissent notre qualité de vie. Il faudra simultanément proposer aux consommateurs des aliments (et de l’eau) dont l’innocuité sanitaire soit garantie, à des prix assurant à chacun "le droit à l’alimentation" que lui confère depuis 1948 la déclaration des droits de l’homme et du citoyen, malheureusement encore bien loin d’être respecté, tout en permettant aux agriculteurs de vivre de leur travail.

Ne pas diaboliser les agricultures intensives ou écologiques

Pour répondre à cette demande, il est fréquent d’opposer deux agricultures.

  • L’une, intensive, viserait à produire toujours plus en utilisant sans retenue des quantités croissantes de pesticides et d’engrais fabriqués par l’industrie chimique, tout en faisant appel à des semences génétiquement modifiées (OGM). Et tans pis si l’environnement en fait les frais.
  • L’autre, écologique, garantirait "durablement" aux consommateurs des produits naturels, et donc sans danger pour la santé et savoureux, tout préservant l’environnement. Et tant pis si les rendements ne sont pas au rendez-vous et les prix plus élevés.

Avant de condamner la première, de plus en plus "raisonnée" pour réduire les intrants, on doit porter à son actif le développement remarquable de l’agriculture européenne depuis les années 1950 : les effets combinés des progrès de la génétique et de la physiologie végétales et animales, d’un meilleur usage de l’eau et des produits phytosanitaires et vétérinaires, de la généralisation de machines très performantes (tracteurs, moissonneuses, machines à traire) et de la grande technicité des agriculteurs lui ont permis d’atteindre des résultats exceptionnels, illustrés par une multiplication par sept de la production de blé à l’hectare au cours des 60 dernières années et un triplement de la production d’une vache laitière. Quant à la seconde, de plus en plus technique, loin d’être l’apanage de doux rêveurs écolos, il faut lui reconnaître qu’elle a su créer une dynamique entraînant le monde agricole vers une meilleure prise en compte de l’impact des pratiques agricoles sur l’environnement. Les consommateurs européens sont nombreux à la plébisciter. Mais on peut craindre qu’elle ne se soit engagée dans une impasse en refusant, par principe, l’usage de toutes molécules de synthèse (engrais, pesticides) et d’OGM considérés a priori comme nuisibles.

Vers une agriculture écologiquement intensive ?

Dans le monde, des instituts de recherche agronomique visent à promouvoir une troisième voie, qualifiée "d’agriculture écologiquement intensive", qui place aux mêmes niveaux de nécessité la productivité des terres agricoles (la FAO estime qu’il faudra accroître de 70% la production de céréales - blé, maïs, riz - et d’oléo-protéagineux - notamment de soja – pour satisfaire les besoins de l’humanité en 2050) et la protection de l’environnement (sauvegarde de la biodiversité, conservation de la qualité physique et biologique des sols et réduction de la pollution chimique de l’air et de l’eau). C’est à cette voie que la Commission européenne doit accorder sa priorité, sans idées préconçues et sans à priori politique ou idéologique.

Quand on sait que les végétaux sont la source primaire des calories et des nutriments nécessaires à l’alimentation des hommes, il est clair que l’étude des relations entre les plantes d’intérêt agronomique et leurs écosystèmes (sans oublier le système racinaire et le sol) doit être au cœur du dispositif de R&D. Certes, il est essentiel d’approfondir et de disséminer les techniques disponibles pour mieux gérer les peuplements végétaux, l’usage de l’eau, l’activité biologique et la structure physique des sols, la lutte contre les mauvaises herbes, les maladies et les ravageurs. Mais ce n’est pas suffisant. Assurer le développement d’une physiologie végétale s’appuyant sur une vision intégrée des connaissances, de la biologie moléculaire à l’écologie, peut devenir l’axe structurant les programmes de la Commission en matière de recherche.

Exprimée en termes finalisés, cette politique pourrait se fixer comme objectif d’optimiser l’assimilation de l’azote du sol et de l’air par les plantes cultivées ainsi que leur efficacité énergétique (ou photosynthétique), d’intensifier leur capacité à se protéger contre les organismes qui les parasitent et à dominer les plantes adventices (en approfondissant les mécanismes moléculaires des défenses naturelles et d’action des produits phytosanitaires), de comprendre les processus d’adaptation aux évolutions du milieu (température, aridité, salinité) pour les intégrer dans les programmes d’amélioration des plantes, d’ajuster la composition des récoltes à leurs usages (alimentation humaine et animale, transformation industrielle). Le développement d’outils performants d’étude du génome et du métabolisme des plantes doit être soutenu, de même que l’accès à des collections représentant une grande diversité de ressources génétiques. On doit, de plus, réhabiliter la recherche européenne sur les plantes génétiquement modifiées dont certaines pourraient devenir l’un des meilleurs atouts d’une agriculture écologiquement intensive.  

 

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