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L’Europe ou le paradoxe de l’action collective

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29 février 2012

Pour l'économiste Jean-François Jamet, l'Europe vit en plein paradoxe, notamment celle de voir ses dirigeants reporter un fédéralisme pragmatique qu'ils appellent de leurs voeux à un "après-demain" hypothétique. Il estime que le statu quo n'est plus possible.



L’histoire récente de l’Europe était celle d’une convergence inespérée. Après des siècles de guerres et de divisions idéologiques, le continent se réunifiait peu à peu. La France et l’Allemagne se réconciliaient. Le Royaume-Uni choisissait de participer à la formation d’un grand marché sans barrières aux échanges. Les anciennes dictatures espagnole, portugaise et grecque, faisaient leur révolution démocratique. Enfin, les pays d’Europe centrale et orientale s’émancipaient du joug soviétique. Au-delà de la convergence politique, même les économies semblaient se rapprocher, en dépit de différence initiales considérables. En quelques années, le revenu par habitant de l’Irlande rattrapait et dépassait ceux de la France ou de l’Allemagne.

La crise a brutalement rappelé la fragilité de ces succès. On s’est rendu compte que les flux d’investissement en direction des pays moins développés de l’UE  avaient trop souvent servi à financer des bulles spéculatives – notamment immobilières – ou une croissance insoutenable de la dépense publique et des salaires. Les flux se sont brutalement inversés, dressant un mur de l’argent devant des populations contraintes à un ajustement brutal et douloureux de leurs finances et de leurs institutions. L’endettement, qui alimentait hier la croissance, est devenu un fardeau. La compétitivité, qui appauvrissait hier les travailleurs allemands, est devenu le nerf de la guerre.

Plus grave, la crise a fait vaciller les équilibres politiques européens. La France et l’Allemagne se sont initialement opposées sur les solutions à apporter à la crise grecque et aux déséquilibres macroéconomiques européens. Les Allemands (mais aussi les Hollandais ou les Finlandais et bien d’autres Européens) ont vu dans les Grecs des menteurs maquillant leurs comptes publics et cédant à la corruption ou au clientélisme au lieu d’adopter une culture de l’effort similaire à la leur. Inversement, les Grecs ou les Portugais ont pu considérer que les plans d’ "aide" ressemblaient surtout à des saignées et que le seul remède qu’on leur proposait était celui de la déflation et de la récession, une punition impropre à leur permettre de résoudre leur problème d’endettement. Dans plusieurs pays – la Hongrie en constituant l’exemple le plus proéminent –, la tentation du nationalisme et du populisme xénophobe est revenue au premier plan de la scène politique. Le Royaume-Uni se pose désormais la question de sortir de l’Union européenne et s’est mis en marge des efforts de renforcement de l’architecture politique et économique de l’Union européenne.

Tout ceci rappelle que l’Europe est un espace où les Etats hésitent entre leurs différences et leur interdépendance. Ils hésitent à se porter solidaire de partenaires sur lesquels ils n’ont pas prise. Tous (y compris le Royaume-Uni qui n’en fait pas partie) souhaiteraient une zone euro plus forte mais chacun doute de la bonne foi de ses partenaires et veut s’assurer de celle-ci avant d’accepter de renforcer la solidarité commune. Ceci se comprend aisément. Dans un contexte où les Etats membres restent souverains et sont soumis à des cycles électoraux autonomes, chacun a intérêt à ce que les autres fassent l’effort tout en minimisant le leur. Autrement dit, chacun espère secrètement pouvoir être un passager clandestin plutôt que le dindon de la farce. Mais si chacun raisonne ainsi, tout le monde minimise son effort, et l’action collective est dès lors sous-optimale. C’est là un phénomène bien connu, théorisé dès 1965 par Mancur Olson dans son célèbre ouvrage : The Logic of Collective Action. Dès lors, il n’y a que deux solutions.

La première consiste à se doter de règles permettant d’éviter les passagers clandestins. C’est la logique qui a présidé au Traité de Maastricht et au Pacte de Stabilité : la monnaie commune est mise en commun en contrepartie de règles budgétaires. Néanmoins, les règles ne sont une solution que si elles sont respectées, ce qui ne fut pas le cas. La solution promue par l’Allemagne et retenue par les chefs d’Etats et de gouvernements &actuels est de renforcer la mise en œuvre de ces règles. C’est la logique du Six Pack (un ensemble de règlement et de directives renforçant la supervision budgétaire et macroéconomique adopté en novembre 2011), du Pacte budgétaire signé lors du Conseil européen du 20 janvier dernier (qui inscrit la règle d’équilibre budgétaire dans les constitutions nationales sous le contrôle de la Cour de justice de l’Union européenne), ou encore du Pacte euro plus (qui vise à renforcer la compétitivité des Etats membres au travers de réformes structurelles).

La deuxième solution consiste à créer un mécanisme de décision pour gérer ensemble les biens communs. Le problème des règles adoptées récemment est en effet qu’elles sont essentiellement préventives et qu’elles ne peuvent produire des effets qu’à moyen terme, même si elles renforcent la crédibilité des efforts d’intégration. Elles ne résolvent pas le problème immédiat, celui de la récession. Or pour agir face au ralentissement économique, il faut une politique conjoncturelle. Compte tenu du paradoxe de l’action collective et du niveau d’endettement de certains Etats membres, cette politique ne peut être menée qu’au niveau européen. Il n’est pas inutile de rappeler de ce point de vue que la zone euro a un déficit et une dette publique inférieurs à ceux des Etats-Unis (respectivement 4,1% et 88% du PIB en 2011 dans la zone euro contre 10% et 101% du PIB aux Etats-Unis).

Dès lors, il faut accepter de placer une partie de la souveraineté en commun, par exemple sous forme de bons du trésor européen – permettant de mutualiser la dette publique de court terme – ou d’un plan d’investissement européen mobilisant la Banque européenne d’investissement et les fonds structurels européen (dont une grande partie n’a pas été utilisé). Il est également nécessaire d’en créer la contrepartie politique, à savoir le renforcement de la démocratie européenne. Dans une société respectueuse des droits et des libertés, la démocratie est en effet la meilleure solution au paradoxe de l’action collective.

Il semble que les leaders européens soient conscients de cette équation. Mais même les plus ambitieux sur le plan politique (notamment – cela peut surprendre – Jean-Claude Trichet et d’Angela Merkel) sont tentés de reporter ce fédéralisme pragmatique à un "après-demain" hypothétique. La question est pourtant bien qu’après-demain devienne demain puis aujourd’hui. Il faut tracer le chemin qui rendra ambition et confiance à l’Europe. C’est la responsabilité des hommes d’Etat européens actuels. En France, c’est la responsabilité des candidats de dire la vérité aux français : le statu quo n’est plus possible.

 

Jean-François JametJean-François Jamet

 

Enseignant à Sciences-Po, porte-parole d’EuropaNova, Jean-François Jamet a publié notamment L’Europe peut-elle se passer d’un gouvernement économique ? (La Documentation française, coll. "Réflexe Europe- Débats", 2011) et, avec Guillaume Klossa, "Europe: la dernière chance ?" (Armand Colin, coll. "Eléments de réponse", 2011).

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