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L’Europe et les boat people: un criant manque de solidarité

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27 avril 2015

Sur le site de l'Express, Noëlle Lenoir revient sur la catastrophe humanitaire que représentent les boat people venant d’Afrique et qui se noient par milliers à quelques kilomètres de nos côtes. Elle interpelle une Europe "havre de paix" qui laisse la situation empirer et ne réagit pas. Une Europe en plein faillite éthique et qui manque à son devoir d'humanité.



L’Europe a manqué à son devoir d’humanité

L’Union européenne est un grand marché, avec son demi milliard de consommateurs, ses entreprises à la conquête de nouveaux espaces économiques et, en dépit de la crise, son rang de première puissance commerciale. Elle est aussi un havre de paix dans un monde livré au chaos et à la barbarie des bandits de grand chemin qui se parent du costume de l’islamisme pour justifier leurs forfaits innommables. Mais est-elle ce modèle de solidarité qu’elle prétend être lorsqu’elle s’enorgueillit notamment de détenir le record mondial de l’aide au développement ? Après le calamiteux sommet européen du 23 avril dernier censé définir une position commune face à la catastrophe humanitaire des boat people venant d’Afrique et qui se noient par milliers à quelques kilomètres, voire centaines de mètres, de nos côtes, l’Europe a perdu l’élément de supériorité qui la singularisait : la générosité. Ethiquement, elle a failli. Les chefs d’Etat et de gouvernement ont obtempéré aux slogans des partis populistes qui rallient l’opinion autour de la lutte contre l’immigration. Si les Européens se montraient plus solidaires, peut-être d’ailleurs certains jeunes hésiteraient-ils à se faire enrôler au nom de l’islam radical inspiré de la haine des valeurs occidentales.

 

De Mare Nostrum à Triton

Déjà voici un an, l’UE avait plus ou moins baissé les bras. L’Italie, à l’occasion de sa présidence tournante, avait obtenu de transférer à l’Europe – ce qui était tout à fait normal – la charge qui pesait sur elle seule en matière de sauvetage et d’accueil des milliers de boat people venus de Syrie, de Libye, d’Erythrée et de Somalie en particulier pour sauver leur vie et celle de leur famille. C’est ainsi que le programme Triton s’est substitué au programme Mare Nostrum qu’avait mis en place et financé le gouvernement italien. Or Triton n’a plus rien à voir avec Mare Nostrum. Ce dernier visait avant tout au sauvetage de vies humaines et plusieurs milliers d’hommes, de femmes et d’enfants lui doivent effectivement la vie sauve. Triton, dont le budget et les moyens logistiques sont divisés par quatre, a un but essentiellement policier : il s’agit en patrouillant de refouler les clandestins, et de procéder au prélèvement des empreintes digitales des malheureux survivants des naufrages de plus en plus fréquents qui précipitent dans les bas-fonds marins l’immense majorité de leurs congénères (les bateaux sont de plus en plus surchargés par des passeurs qui n’hésitent pas à torturer les récalcitrants qui refusent au dernier moment de s’embarquer). A la suite de la collision avec un navire marchand qui a coûté la vie à plusieurs centaines de réfugiés, le sommet du 23 avril devait relever le défi. Que nenni : le budget de Triton a été renforcé certes, mais aucune décision à la mesure du désastre n’a été prise. Le Président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a joint sa voix à celle d’Antonio Guterres, l’ancien président du Conseil portugais, aujourd’hui Haut Commissaire aux Réfugiés de l’Onu, pour marquer sa profonde déception. On le serait à moins.

 

Rappelons-nous la conférence d’Evian de 1938, symbole de la lâcheté des nations

Comment admettre en effet que les moyens de Triton soit si dérisoires après le phénoménal transfert d’argent européen consenti en faveur des banques suite à la crise systémique de 2008 et vers les Etats membres en détresse financière (le budget d’aide à la Grèce atteint les 250 milliards d’euros) ? Et puis en ces temps de commémoration, hier le génocide arménien, avant-hier la Shoah, on devrait se souvenir que c’est la lâcheté des nations qui amènent les catastrophes humanitaires. Rappelons-nous la conférence d’Evian en juillet 1938. Convoquée par Franklin Roosevelt, elle avait pour but de venir au secours des juifs en danger de mort en Allemagne, en Autriche et dans un nombre croissant de pays européens. Que s’y est-il passé ? Rien. Seule la République Dominicaine a alors proposé d’accueillir des réfugiés. Mais ni la Grande-Bretagne, ni la France, ni la Suisse, ni aucun autre pays n’ont bougé le petit doigt. Quelques mois plus tard, en novembre, avait lieu « la Nuit de Cristal », premier pogrom nazi de grande ampleur qui augurait la solution finale. Les nations démocratiques ont donc leur part de responsabilité.

 

Mettre en place un fonds de secours sur le modèle du fonds mondial de lutte contre le sida

Ne répétons pas les erreurs du passé. Il est encore temps pour les Européens de revenir autour de la table pour créer, en lien avec l’ONU, un fonds de secours (le fonds européen pour les réfugiés n’est pas à la hauteur de la situation) qui pourrait être alimenté par une contribution sur le modèle de ce qui a été fait pour le fonds SIDA. Il est temps en outre de changer les normes d’accueil des réfugiés, fondées sur le règlement de Dublin, qui ne répond pas à l’ampleur des mouvements de population liés à la désagrégation d’Etats comme la Syrie, la Lybie et l’Irak, aux exactions des dictatures et aux massacres du Jihad. Il faudrait qu’indépendamment du lieu d’arrivée des candidats à l’asile, leur accueil puisse être partagé entre les Etats membres de façon réaliste et équitable. Enfin, si l’on pourchasse les passeurs, encore faut-il que la justice fasse son travail rapidement et exemplairement.

 

Cette Europe, dont tant de générations ont tant souffert de la sauvagerie de certains régimes et de l’inertie des autres, doit montrer sa compassion, au-delà des commémorations du passé, pour confronter le présent : « hic et nunc » !

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