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Faut-il une boussole européenne à la finance internationale ?

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15 avril 2008

Jean-Paul Betbèze, Gérard de la Martinière, Renaud Bérenguier, Jean du Rusquec, étaient les invités de ce colloque organisé par le MEDEF, en partenariat avec la Fondation Robert Schuman. Alors que l’Union européenne subit les répercussions de la crise du crédit et de la récession américaine, la question de la régulation de la finance internationale apparait plus que jamais au cœur de l’actualité. Proposant chacun leur analyse de l’origine et des rouages de la crise financière actuelle, les intervenants ont également souligné l’absence d’autorité de direction européenne capable de gérer et d’apporter des réponses à cette crise.



Ce colloque du MEDEF, organisé en partenariat avec la Fondation Robert Schuman, s’inscrit dans le cadre du cycle de conférence-débats "Bâtir le leadership en Europe", en préparation à la Présidence française de l’Union européenne.

De gauche à droite : R. Berenguier, J. du Rusquer, A. Fleury, G. de la Martinière et J-P Betbèze ©Fondation Robert Schuman

Le 15 avril 2008, Jérôme Bedier, Président de la Commission Europe du MEDEF, recevait quatre experts des questions financières et économiques, sur le thème "Faut-il une boussole européenne à la finance mondiale".

Jean-Paul Betbèze, Responsable de la direction des Etudes Economiques et Chef économiste de Crédit Agricole, membre du Conseil d’analyse économique, Professeur d’économie et de finances à l’université Panthéon Assas.

Gérard de la Martinière, président du Comité Finance du MEDEF, Président de la Fédération Française des Sociétés d’Assurance

Jean du Rusquec, Chargé de mission auprès du Président de Total, responsable du groupe de travail sur les fonds souverains.

Renaud Bérenguier, Directeur associé de Aurel, responsable du département Ventes aux hedges-funds

Jean-Dominique Giuliani, Président de la Fondation Robert Schuman

Débat animé par Arnaud Fleury, journaliste économique.

Alors que l’Union européenne subit les répercussions de la crise du crédit et de la récession américaine, que l’euro ne cesse de s’apprécier face au dollar, que l’inflation atteint des taux records depuis la création de la monnaie unique et que les prévisions de croissance en Europe sont annoncées en baisse, les Européens s’interrogent sur les moyens de lutter contre la crise financière internationale.
Une semaine après la réunion informelle des ministres de l’économie et des finances des 27 Etats membres de l’Union européenne, à Ljubljana, et quelques jours après la réunion du G7, la question de la régulation de la finance internationale apparait plus que jamais au cœur de l’actualité.

Comment en est on arrivé là ?

Les différents intervenants ont présenté, lors du premier tour de table, leur analyse de l’origine et de la nature de la crise financière actuelle. Selon Jean-Paul Betbèze, l’Union européenne (UE) connait actuellement une situation de stagflation dans le sens où elle se retrouve prise entre deux courants : un courant inflationniste et un courant récessioniste provenant de Chine et des Etats-Unis. Cette "position intermédiaire" fait de l’UE le "ventre mou" de l’économie internationale, "encaissant les chocs sans pouvoir y réagir". Pour le Chef économiste du Crédit Agricole, il manque à l’Union européenne "un système de réaction" et de "pilotage" face à cette crise.

S’agissant de l’origine de cette crise, Gérard de la Martinière, a tenu à souligner la "surchauffe du crédit américain" et la "mauvaise gestion du risque". Selon lui il y a en effet eu une perte de contrôle dans la distribution du crédit, qui "ne s’est plus appliqué à l’économie réelle mais à l’économie financière".

Jean du Rusquec à ajouté à cette analyse que les fonds souverains avaient plutôt joué un "rôle stabilisateur dans la crise". Soulignant davantage les effets de la crise que son origine, il s’est dit préoccupé par son impact sur les marchés financiers et plus particulièrement sur les placements et les investissements dont la baisse entraîne une difficulté pour les entreprises à se financer et influe donc sur la croissance économique. Selon lui le problème majeur est celui de l’insuffisance de fonds propres.

A la question de savoir si cette crise était avant tout une crise de la spéculation, Renaud Bérenguier, ancien trader et aujourd’hui Directeur associé de Aurel, à répondu : "oui, mais avant tout une spéculation de la part des banques", notamment en matière de « credit sourcing » et de titrisation. Les mécanismes de la crise reposent selon lui sur : la faible analyse du risque, l’effet de levier, la titrisation accrue, la très grande complexité des produits et la diversification des portefeuilles.

En tant que représentant du secteur bancaire, Jean-Paul Betbèze a bien entendu réagi à cette analyse, non pour contredire le constat et la responsabilité des banques, mais pour souligner que la situation actuelle de l’Union européenne et, plus généralement, de l’économie internationale, exigeait avant tout de trouver des "solutions d’urgence". Contrairement à la politique pratiquée par la BCE, c’est avec vigueur que Jean-Paul Betbèze a préconisé une baisse des taux directeurs. Il s’agirait ainsi d’aider le système bancaire et financier en baissant le coût de financement des actifs : "nous sommes dans une économie de portage, il faut donc diminuer le coût du portage !", a t-il ajouté. Comparant l’action des autorités monétaires américaines et européennes, il a vanté les initiatives du gouvernement [américain ?]et de la FED ("une série de mesure correctives violentes"), par contraste avec les autorités européennes "qui ne font rien".

Faut il un « code conduite » pour les fonds souverains ?

Sur la question des fonds souverains et de la nécessité ou non d’établir un « code de conduite » européen, Arnaud Fleury, modérateur de ce débat, a entamé la discussion en mentionnant la récente vente par Total de 1% de son capital à un fond souverain chinois. Jean du Rusquec (Chargé de mission auprès du Président de Total, responsable du groupe de travail sur les fonds souverains) a sur ce point souligné que dans la conjoncture actuelle, Total considérait l’arrivée de ces fonds souverains dans le capital de l’entreprise comme "un signe positif envoyé à l’économie". Il a ajouté que cette opération avait été le fruit de longues discussions et qu’elle avait été conduite de "façon progressive", autrement dit qu’elle n’a pas été subie mais bien choisie. Pour Gérard de la Martinière, ces investissements apportent en effet des capitaux de long terme aux entreprises, qui en ont besoin pour se développer. Il a toutefois insisté sur le fait que l’Union européenne ne devait pas être "naïve" mais capable de se donner les moyens de se protéger, dans le cas où ces fonds souverains présenteraient "un risque pour ses intérêts stratégiques". Il a ainsi préconisé une série de mesures : exiger de la transparence sur les objectifs des investisseurs, exiger un engagement à ne pas porter atteinte aux intérêts stratégiques avec la possibilité de bloquer les actifs, et exiger une réciprocité, notamment vis-à-vis de la Chine, qui dans le secteur des assurances, a-t-il précisé, ferme ses entreprises aux investissements étrangers. Sur ce point, il s’agirait de créer des mécanismes similaires à ceux qui existent déjà en matière d’OPA dans l’Union européenne (directive OPA) Jean du Rusquec a souligné que la définition des intérêts stratégiques pouvaient varier d’un pays européen à l’autre et que, par exemple en France, l’énergie n’était pas considérée comme un intérêt stratégique.

Sur la question du bienfait ou du danger des fonds souverains, Renaud Bérenguier a affirmé que ces investissements constituaient avant tout "des réponses à nos manques" ; tout en précisant que le problème se situait plus particulièrement dans l’entrée de fonds souverains dans les entreprises par « Private equity », c’est-à-dire sans que l’on puisse s’en apercevoir.

Que peut faire l’Union européenne face à la crise financière internationale ?

L’ensemble des intervenants ont critiqué une certaine position "attentiste" de l’Union européenne, en faisant le parallèle avec l’ensemble des mesures initiées par le gouvernement américain et la FED pour contrer les effets de la crise du crédit. Pour Jean-Paul Betbèze, ceci est assez révélateur du trop grand "dogmatisme des Européens" par contraste avec le "pragmatisme" américain. L’UE « flotte dans la crise financière », a-t-il ajouté, alors que pour traverser cette crise il faudrait à l’UE une véritable "capacité de direction". Le problème résiderait en partie dans un "manque de flexibilité" des marchés financiers européens.

Gérard de la Martinière a tenu à relativiser ces reproches à l’égard des autorités européennes en soulignant que les systèmes de supervision bancaire étaient restés nationaux et qu’il revenait ainsi avant tout aux gouvernements nationaux et non à l’Union de prendre les initiatives nécessaires. Il n’est en effet pas réaliste, selon lui, de vouloir créer un marché financier européen sans une autorité de contrôle commune. Un premier pas a peut être été franchi dans ce sens, le 4 avril à Brdo en Slovénie, avec la signature d’un memorandum destiné à améliorer la gestion d’une éventuelle crise bancaire transfrontalière, en organisant une coopération volontaire entre les superviseurs nationaux, les banques centrales et les ministères des finances.

Jean-Dominique Giuliani a conclu cette conférence en prolongeant le propos de Gérard de la Martinière . Selon lui, l’absence d’une autorité de régulation européenne s’explique en effet par le refus des Etats de se démunir de certaines de leurs prérogatives. "L’effort doit donc avant tout venir des Etats membres", a-t-il affirmé, "et les critiques s’exercer au niveau national et non européen".

Il a enfin terminé son propos par une note d’optimisme : "c’est sous l’emprise de la nécessité que se construit l’Europe".

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