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Europe/Amérique latine au sommet de Lima des 16 et 17 mai 2008, entre économie et idéologie

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19 mai 2008

Les sommets bilatéraux entre l’Union européenne (UE) et ses partenaires politiques et commerciaux sont légions, mais retiennent rarement l’attention des médias. Le 5ème Sommet Amérique Latine (AL)/UE, qui s’est tenu à Lima du 16 au 18 mai, déroge à la règle. Ce Sommet a fait apparaître au grand jour le clivage idéologique qui continue de diviser le monde entre d’un côté les tenants du libéralisme tant politique qu’économique, et de l’autre les promoteurs d’un anticapitalisme, plus ou moins autoritaire, doublé d’antiaméricanisme. Or, si ce débat idéologique renvoyait à des problèmes très concrets précisément inscrits à l’ordre du jour des discussions, l’énergie et du climat, et la lutte contre la pauvreté, le Sommet de Lima aura au moins eu ce mérite de montrer qu’au-delà de la fracture idéologique entre libéraux et antilibéraux, tous les dirigeants présents ont été d’accord pour admettre que sans échanges, on peut difficilement progresser.



Les sommets bilatéraux entre l’Union européenne (UE) et ses partenaires politiques et commerciaux sont légions, mais retiennent rarement l’attention des médias. Ils rythment le dialogue qu’entretient l’Europe avec les pays ou groupes de pays qui sont ses principaux interlocuteurs, mais sont en général en effet peu conclusifs.

Le 5ème Sommet Amérique Latine (AL)/UE, qui s’est tenu à Lima du 16 au 18 mai, déroge à la règle, non par l’originalité de ses conclusions (cf "Déclaration de Lima"), mais parce que la presse en a rendu compte plus qu’à l’habitude.

Si elle l’a fait, ce n’est pas seulement en raison du caractère prestigieux de sa nombreuse assistance : pas moins de 60 chefs d’Etat ou de gouvernement, dont les 27 de l’UE, 34 dirigeants du côté de l’AL (voir pays participants ci-dessous), le Président du Conseil européen en la personne du Premier ministre slovène Janez Jansa, le Président de la Commission européenne José Manuel Barroso, la Commissaire aux relations extérieures Benita Ferrero Waldner ainsi que le Commissaire au Commerce Peter Mandelson ; et parmi les dirigeants de l’UE, Jose Luis Rodriguez Zapatero, Président du gouvernement espagnol, la Chancelière allemande Angela Merkel, et pour la France, le Premier ministre François Fillon.

Si le Sommet a été largement commenté dans les médias, ce n’est pas davantage en raison de la surveillance exceptionnelle, par 35000 policiers et des avions de combat sillonnant le ciel en permanence, dont faisaient l’objet les délégations.

Ce n’est pas non plus spécifiquement du fait des liens économiques existant entre l’Amérique Latine et l’Europe. Ils sont importants, mais pas considérables. L’Union européenne est certes le deuxième partenaire économique de la région Amérique Latine/Caraïbes. Cependant les valeurs d’échanges bilatéraux sont de niveau moyen (160 milliards d’euros par an) et les investissements européens ne représentent que 12% des investissements directs étrangers de l’UE (environ 400 milliards d’euros.) L’Allemagne est le principal partenaire commercial européen du Brésil. L’Espagne et le Portugal déploient une grande énergie pour développer des rapports privilégiés avec les pays d’Amérique Latine hispanophones et lusophones, comme en témoigne le lancement, sous présidence portugaise en 2007, d’un partenariat stratégique UE/Brésil. Pour autant, ces relations économiques – concrétisées par des accords d’association déjà en vigueur ( Chili, Mexique) ou en discussion (Avec l’Amérique Centrale, et avec le Mercosur) - doivent encore être significativement développées.

Si le Sommet AL/UE de Lima a fait l’objet d’une telle couverture médiatique, enfin, ce n’est pas du uniquement aux provocations d’Hugo Chavez. En réponse à Angela Merkel qui avait mis en garde les gouvernements latino-américains contre la rhétorique populiste du Président du Vénezuela, Chavez n’avait pas hésité à faire observer que le parti de la Chancelière était celui-là même qui avait porté Hitler au pouvoir. Assagi sans doute par la révélation par Interpol de ses relations étroites au soutien des FARC de Colombie, Chavez a modéré son registre habituel et présenté finalement ses excuses à la dirigeante allemande.

Les écarts verbaux du leader vénézuélien ont peut-être contribué à diriger les projecteurs vers le Sommet de Lima, mais l’intérêt porté à ce dernier tient surtout au fait qu’il s’agissait d’une rencontre emblématique.

D’abord, le Sommet a fait apparaître au grand jour le clivage idéologique qui continue de diviser le monde entre d’un côté les tenants du libéralisme tant politique qu’économique, et de l’autre les promoteurs d’un anticapitalisme, plus ou moins autoritaire, doublé d’antiaméricanisme. Ces derniers, sous l’impulsion notamment d’Hugo Chavez avaient organisé la veille un "Sommet alternatif des peuples" fort de 2000 délégués, destiné à mettre en cause l’esprit et les buts de la Rencontre latino-américano-européenne. Les gouvernements d’Amérique Latine sont pratiquement aujourd’hui tous de gauche à l’exception notable de la Colombie d’Alvaro Uribe. Toutefois tous ne partagent pas, loin de là, les idées de Chavez et des deux chefs d’Etat qui incarnent avec lui le mouvement alternatif en Amérique Latine, à savoir le Président équatorien Rafael Correa et le Président bolivien Evo Morales. Michelle Bachelet à la tête du Chili et même Luiz Inácio Lula da Silva, Président de la République du Brésil, se situent nettement dans le camp des partisans de l’économie sociale de marché ; L’Argentine, dans la tradition péroniste, se situant à mi-chemin des deux idéologies. Contrairement à ce qu’avait prédit Francis Fukuyama dans les années 90 aux lendemains de la chute du communisme, la "fin de l’Histoire" n’est donc pas là … et le débat sur le vice ou les vertus du libre marché s’est même d’une certaine manière exacerbé.

Le Sommet de Lima a aussi montré que le débat idéologique renvoyait à des problèmes très concrets précisément inscrits à l’ordre du jour des discussions. Les deux thèmes du Sommet étaient en effet les problèmes de l’énergie et du climat, d’une part, et la lutte contre la pauvreté d’autre part. Au chapitre de la pauvreté, le problème de la faim dans le monde que l’on croyait en voie de solution est revenu au premier plan des préoccupations de la communauté internationale. L’envolée des prix alimentaires, dont les conséquences dramatiques donnent lieu à des "émeutes de la faim" comme on vient de le voir à Haïti – un des pays participant - change fondamentalement la donne. Elle oblige à revoir les bases des négociations de Doha interrompues du fait des antagonismes entre pays émergents (menés par le Brésil) et Etats-Unis dont la politique agricole est mise en accusation, l’Europe étant considérée dans cette affaire comme l’alliée des Etats-Unis.

Le chemin à parcourir sera long avant de parvenir à un accord. La mise en sommeil de l’OMC n’est en tout état de cause pas la bonne solution. La Déclaration finale du Sommet (voir Déclaration de Lima, "Répondre ensemble aux préoccupations prioritaires de nos populations", Conseil de l’Union européenne, Bruxelles, le 16 mai 2008) met l’accent sur la volonté des pays concernés de « mener à bonne fin et en temps utile le cycle de Doha pour le développement dans le cadre de l‘OMC…pour aboutir à des résultats ambitieux, globaux et équilibrés… » Ce langage très diplomatique ne doit pas être une simple clause de style. La hausse des prix alimentaires, qui est un drame pour les populations qui n’ont plus les moyens de se nourrir, pourrait avoir des retombées positives pour les pays les moins riches de la planète dont la croissance repose sur leur capacité à produire et à exporter des produits agroalimentaires. Après tout, la hausse du prix du pétrole et du gaz a été une aubaine pour certains pays. Pourquoi n’en serait-il pas de même des produits agricoles ?

Encore faut-il que les Etats membres de l’OMC négocient de bonne foi et fassent chacun les efforts nécessaires pour ouvrir leurs marchés dans les différents domaines de l’agriculture, de l’industrie et des services, tout en faisant si besoin est les réformes nécessaires pour faire tomber les barrières entravant les échanges mondiaux.

Le libre-échange n’est pas une fin en soi, et il faut veiller à ce qu’il n’entraîne pas de criants déséquilibres en enrichissant les uns et ruinant les autres. Mais la solution – pour l’agriculture et l’industrie en Europe et ailleurs - n’est pas le protectionnisme. Les accords bilatéraux passés entre l’Union européenne et certains pays ou groupes subrégionaux sont intéressants pour les deux parties, mais ils ne remplaceront pas la régulation mondiale que devrait être en mesure d’assurer l’OMC. Les chances de voir le Doha round aboutir sont peut-être minces. Mais le Sommet de Lima aura au moins eu ce mérite de montrer qu’au-delà de la fracture idéologique entre libéraux et antilibéraux, tous les dirigeants présents ont été d’accord pour admettre que sans échanges, on peut difficilement progresser.

Noëlle Lenoir,
Présidente du cercle des Européens,
ancienne Ministre

Groupe régionaux Amérique latine & Caraïbes dans le cadre du processus UE / ALC

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