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Europe de la Défense : l'heure de la relance?

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30 juin 2017

 Le temps de relancer l’Europe de la Défense serait-il venu ?



Il est vrai que le contexte s’y prête. Le flou des positions américaines au regard de leurs engagements dans l’alliance atlantique, combiné à la sortie programmée de l’UE de la Grande-Bretagne (principal opposant actuel à toute idée d’intégration en matière de défense), sont autant de signaux positifs en faveur d’une reprise des travaux de l’UE sur le sujet des forces armées communes.

De plus, les récentes déclarations du Président de la Commission européen, Jean Claude Junker, témoignent de sa volonté de « doter l’Europe de la Défense d’une autonomie stratégique ». Ainsi, début juin, la Commission européenne a fait part de ses propositions pour financer la défense européenne. Ce financement passerait par la mise en place d’un fonds européen, constitué d’une part par des cotisations des Etats membres et permettant de financer la recherche dans le domaine de la défense (électronique, logiciel crypté, robotique, …). L’objectif serait de porter ce financement commun à hauteur de 500 M EUR en 2020. La deuxième partie du fonds européen serait abondée directement par les Etats membres en fonction de leurs besoins et serait dévolu à la réalisation d’achats groupés en matière de matériel militaire. Si le champ des marchés publics de défense a été sorti des directives communes en matière de marchés publics européens, la Commission entrevoit cependant de fortes possibilités de synergie en liant les appels d’offre des Etats membres en jouant positivement sur l’effet volume obtenu.

Il est à noter que cette stratégie européenne, dans le cas notamment où elle aurait vocation à se renforcer dans le temps, irait à l’encontre de la doctrine traditionnelle qui est celle de l’Union européenne depuis son commencement ; et qui repose sur l’intégration commercial comme vecteur de paix. L’augmentation des interdépendances entre états étant vu comme le moyen le plus efficace de diminuer les velléités belliqueuses. C’est la supériorité de la puissance civile sur la puissance militaire. Cette aspiration nouvelle est clairement ressortie dans le Livre Blanc publié par la Commission Européenne sur l’avenir de l’UE à 27 puisqu’il est explicitement mentionné que la stratégie « historique » de l’UE a atteint ses limites : « le soft power ne suffit pas lorsque la force peut prévaloir sur le droit ».

La première tentative de créer un espace européen de la défense date de l’accord de Paris de 1954. Cet accord réunissait les six membres de la CECA et prévoyait la création d’une communauté européenne de la défense. Cet accord n’a finalement jamais vu le jour suite à son rejet par le Parlement français. Par la suite, il a fallu attendre le traité de Maastricht en 1992 pour voir le sujet revenir par le biais de l’introduction d’un cadre supranational : le PESC (Politique Etrangère et de Sécurité Commune de l’UE). Le PESC a été renforcé en 1998 par le sommet franco-britannique de Saint-Malo, réunissant Jacques Chirac et Tony Blair, et débouchant sur la volonté de créer une force militaire européenne autonome et crédible .

En tout, depuis 2003, l’Union européenne a mené sous sa propre bannière une trentaine de missions et opérations impliquant des forces armées (dans les Balkans, au Sahel, au Mali, …). La majorité de ces opérations l’ont été à titre civil, et seulement 5 d’entre elles l’ont été à titre militaire. Les instances de gouvernance sont déjà en place puisqu’il existe le COPS (comité politique et de sécurité), le CMUE (comité militaire de l’Union européenne) et l’EMUE (Etat-major de l’Union européenne). Cependant les instances de commandement opérationnel sont pour l’instant manquantes, comme le prouve l’épineuse et non moins stratégique question de la localisation du quartier général des armées européennes.

D’un point de vue financier, les choses ne sont également pas simples. Les efforts en la matière sont en effet très disparates selon les pays. En moyenne le budget de la défense représente 1,2% du PIB des états de l’Union européenne (contre 3,3% aux Etats-Unis et 3,7% en Russie). Mais seulement 5 pays (la Grande Bretagne, la France, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne) représentent 75% de l’ensemble des dépenses militaires (qui équivalent à 15% des dépenses américaines). A titre d’exemple, l’UE ne dispose actuellement que d’un seul porte-avion , battant pavillon français, contre 10 aux Etats-Unis. Le nombre de militaires au sein de l’Union européenne est en baisse de 23% sur les 10 dernières années et atteint tout juste les 2 000 000 d’effectif total (dont 60 000 mobilisés en opérations extérieures). Certains états, comme la France , ont pour ambition d’augmenter la part de leur budget dédié à la défense pour le porter à 2% du PIB. Cependant compte tenu des disparités en la matière et des économies associées, l’effort de porter le budget de la défense à 2% du PIB ne serait pas du tout le même d’un état à l’autre. Ainsi, pour y arriver la France devrait débourser 2,3 Mds EUR contre 28 Mds EUR pour l’Allemagne.

En conclusion, s’il existe bien une volonté française d’investir dans le domaine de la défense en utilisant au maximum les leviers disponibles au niveau européen, cette volonté devra être partagée par un maximum de partenaires (au premier rang des quels figure l’Allemagne), pour pouvoir avancer. A l’intérieur de l’Union, réinvestir le champ militaire a certes un coût élevé mais des effets non négligeables sur l’emploi et la recherche (bon nombre d’innovations obtenues dans le domaine militaire ont ensuite des développements dans le domaine civil). La question résultante est celle du message envoyé par l’Union européenne hors de ses frontières. Un tel changement de paradigme peut être vu comme une réponse à une montée en puissance d’adversaires potentiels. Reste donc à savoir lesquels de nos partenaires se sentiront directement visés par cette stratégie nouvelle ?
 

Par Florent Gourlay

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