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Dédramatiser le débat sur le gaz de schiste en Europe

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11 Septembre 2012

Pour Bernard Tardieu, il faut dédramatiser le débat sur le gaz de schiste. Est-ce que les hydrocarbures de roche mère peuvent contribuer à réduire notre déficit commercial, baisser le prix du gaz ou du pétrole et améliorer l’emploi ?

EIA World Shale Gas Map


Le XXIe siècle de l’énergie sera marqué par les hydrocarbures de roche mère autant que par les énergies renouvelables. Les lieux d’extractions nouveaux redistribuent la donne énergétique et les prix du gaz sont à la baisse. Aux Etats-Unis, le monde du méthane est bouleversé. Il y a 10 ans un marché du gaz commençait à s’organiser autour d’un acheteur central, les Etats-Unis, où se développaient des terminaux destinés à recevoir les navires de GNL venant de tous les producteurs de la planète. La mise au point des méthodes d’extraction des gaz de schistes et la croissance très rapide de leur exploitation ont inversé le sens du flux. Les Etats-Unis visent l'autosuffisance en gaz et devraient même exporter. Les terminaux qui étaient équipés de centrales de regazéification ont été arrêtés, des projets de liquéfaction apparaissent. Le prix a baissé à environ 2/3 $ le BTU alors qu’il est à environ 12 $ en Europe. Des industries fortement consommatrices d’énergie reviennent s’installer sur le territoire américain créant ainsi des emplois. Mais ce faible prix de vente du gaz ne satisfait pas les opérateurs. BHP Billiton a déprécié ses actifs dans le gaz de schiste. Le prix payé en 2011 parait excessif aujourd’hui.

Alors les industriels se tournent vers l’huile de schiste. S’il n’y a pas encore de marché du gaz, faute d’échanges suffisants, il y a un marché du pétrole. Il n’y a pas de risque de voir le prix du pétrole s’effondrer au centre des US tandis qu’il flambe en Europe. Le Dakota du nord est devenu le deuxième état producteur de pétrole américain après le Texas (550 000 barils jours) et embauche qui veut bien travailler. Et des torchères brulent le gaz qui vient en même temps, parce que cela ne rapporte pas assez de l’exploiter. La question des pollutions possibles par échange entre nappes situées dans des niveaux sédimentaires différents a été soulevée mais cela ne semble pas avoir d’impact sur le développement de l’exploitation. Les ONG internationales de défense de l’environnement sont silencieuses. Les émissions de CO2 des US diminuent car du gaz est substitué au charbon pour la production d'électricité. Au Mexique les journaux titrent : gaz de schiste, le nouveau gaz miracle, réserves d’énergie pour le XXI° siècle.

En Europe, de premières analyses géologiques ont montré des ressources potentielles importantes, en Pologne, en Ukraine, dans le Royaume uni et en France. La Pologne est très dépendante du gaz russe et est inquiète pour son indépendance énergétique. Le consensus social y est favorable à l’exploitation des hydrocarbures de roches mères. Au Royaume Uni, malgré des secousses sismiques enregistrées à Blackpool en juin 2011, l’exploitation a repris sous contrôle de façon pragmatique. En France ou en Bulgarie, le consensus social se fait autour d’un rejet total au nom de la défense de l’environnement. Les conséquences sociales et industrielles d’une réduction substantielle du déficit commercial, voire du prix du gaz n'ont pas été prises en compte. En fait nos concitoyens ne semblent pas croire qu’il y a quelque chose à gagner à exploiter ces hydrocarbures et semblent convaincus que les dommages sont certains… D’ailleurs, on parle surtout du gaz et peu du pétrole alors que le prix de celui-ci augmente et qu’il y a du pétrole de roche mère dans le bassin parisien. La France interdit l’usage de la fracturation hydraulique pour l'exploration et la production des hydrocarbures de roche mère. Delphine Batho parle de « dégâts considérables sur l’environnement et avec des risques importants pour la santé ». Le Monde insiste : « saccage environnemental invraisemblable ». Des oppositions locales se développent dans les régions où des ressources existeraient. Cependant Arnaud Montebourg dit analyser le dossier.

Le dossier a deux aspects, l’un est la réduction de la dépendance énergétique des pays européens, l’autre est le prix de l’énergie. Tous les européens s’inquiètent de la montée du prix du pétrole et du gaz. En Allemagne, le gaz joue un rôle majeur pour le chauffage. Les allemands plus encore que les français s’inquiètent de l’augmentation du prix de l’électricité associé à la politique de l’Energiewende1, et à l’augmentation rapide de la part d’énergies renouvelables subventionnées dans le panier électrique de l’Allemagne. Or Le développement rapide des énergies intermittentes (35% en 2020, 50% en 2030..) appelle un soutien important d’énergies stockables. L’Energiewende (NDLA: la transition énergétique telle que l’Allemagne la conçoit) suppose qu’un rôle central est attribué au biogaz pour adapter la production à la demande électrique. L’Allemagne et l’Europe ont des accords d’achat de gaz russe à des prix 3 à 4 fois inférieurs au prix actuel du biogaz. Le gaz de schiste, s’il est aussi bon marché qu’aux Etats-Unis, ce qui reste à démontrer, serait 6 fois moins cher que le gaz russe et 20 fois moins cher que le biogaz. C’est toujours du méthane (seul le biogaz est renouvelable). Et ce sont les mêmes chauffages et les mêmes turbines à gaz qui sont utilisés. On peut changer de source sans difficulté technique particulière. En France la croissance des énergies intermittentes va aussi augmenter le recours au gaz, puisqu’il n’est pas aisé de moduler rapidement la production nucléaire. La France aussi utilisera plus de gaz. Lequel ?

A l’opposé des Etats-Unis, notre vieux continent est ainsi partagé et plutôt sceptique : nos concitoyens ne semblent pas convaincus que les hydrocarbures de roche mère peuvent contribuer à réduire notre déficit commercial, baisser le prix du gaz ou du pétrole et améliorer l’emploi. Comment les en convaincre ? 

 

Bernard Tardieu

Président de la Commission Energie et Changement Climatique

Académie des Technologies

 

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