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15 avril 2008
Un paysage politique simplifié
Assurément, le retour au pouvoir du Cavaliere a comme un air de déjà-vu ; pourtant, l’ensemble des commentateurs transalpins voient dans le scrutin des 13 et 14 avril 2008 un "tournant" pour la politique italienne, qui semble cette fois entrer résolument dans la "norme" des démocraties occidentales, en se dotant d’un véritable bipolarisation, avec une majorité et une opposition clairement identifiées.
La majorité, c’est celle remportée par Silvio Berlusconi, dont la coalition totalise 47 % des voix. Quant à l’opposition, emmenée par Walter Veltroni, elle a remporté 38 % des suffrages, dont plus de 33 % pour le Parti démocrate, fondé par celui-ci juste avant les élections. Veltroni est donc nettement battu dans les urnes, mais cet échec est avant tout attribué au rejet du gouvernement de Romano Prodi, fragilisé dès son élection par une majorité instable et éclatée au Parlement, notamment au Sénat, et plongé depuis deux ans dans une impuissance qui a culminé récemment avec le scandale des ordures entassées dans les rues de Naples.
Face à ce qui était devenu une caricature de "régime des partis", où la plus petite composante de la majorité pouvait à tout moment faire tomber celle-ci, Veltroni n’a eu de cesse de prôner la "rupture" tout au long de la campagne, en référence explicite à Nicolas Sarkozy. Ce discours n’aura pas suffi à exonérer le Parti démocrate du bilan de la majorité sortante aux yeux des électeurs, mais il n’en reste pas moins que le nouveau redécoupage du paysage politique est à soi seul une victoire pour Veltroni, qui a été le principal moteur de la bipolarisation en proclamant qu’il ferait la course seul face à Berlusconi.
Cette clarification, dont l’ensemble des commentateurs, à commencer par le directeur du Corriere della Sera, Antonio Mieli, lui reconnaît la paternité, a donc été plébiscitée par les électeurs, les deux grandes coalitions rassemblant plus de 85 % des suffrages. Ce résultat est dû à des regroupements importants intervenus en amont du scrutin : la fusion des démocrates-chrétiens de la Margherita avec les Démocrates de gauche (ex-Parti communiste italien) au sein du Parti démocrate (Pd) ; mais aussi, en réaction, celle de l’Alliance nationale de Gian Franco Fini avec Forza Italia, pour former le Peuple de la liberté (PdL) – ce que nul, selon Mieli, n’aurait cru possible la veille encore du jour où cela s’est décidé.
Les Communistes disparaissent du Parlement
Mais surtout, cette lame de fond aura laminé les forces politiques qui ont refusé de jouer le jeu de la bipolarisation.
C’est notamment le cas de la coalition Arc-en-ciel, rassemblant divers courants de la gauche radicale ayant refusé de se fondre dans le Parti démocrate, qui dépasse à peine les 3 % et se voit ainsi privée de représentation parlementaire. Sa tête de liste, Fausto Bertinotti, tombe donc de haut, lui qui était jusqu’alors président de la Chambre des députés et dont le parti, Refondation communiste, avait à lui seul obtenu près de 6 % des voix en 2006. Pour la première fois dans l’histoire de la République italienne, plus aucun parti au Parlement ne se réclame du communisme ni même du socialisme. Ces courants sont désormais de l’histoire ancienne, selon l’éditorialiste du Corriere della Sera, Ernesto Galli della Loggia, philosophe et historien de renom, qui titre à ce propos : "Una storia finita".
Il en va de même à l’autre extrémité du spectre politique, avec l’échec de La Droite-Flamme tricolore, né d’une scission avec Alliance nationale, et qui ne dépasse pas 2,5 %.
L’Union du centre isolée
Le seul acteur "tiers" à demeurer représenté au Parlement, est l’Union du centre (UDC) de Pier Ferdinando Casini, mais celui-ci, avec 5,5 % des voix, ne parvient pas à troubler la nouvelle donne politique. Ce relatif échec apparaît comme l’aboutissement du cycle politique ouvert au début des années 1990, avec la fin du rôle central de la Démocratie chrétienne, discréditée par l’opération "Mains propres".
Mais pour Galli della Loggia, l’incapacité du courant démo-chrétien à redevenir le pivot incontournable de la vie politique italienne a des causes plus profondes que sa compromission passée avec la Mafia :
d’une part, l’existence d’un parti catholique comme rempart face au "péril rouge" a perdu sa justification historique, avec la disparition du Parti communiste italien ;
d’autre part, la prétention de Casini à défendre l’identité chrétienne de l’Italie souffre d’un défaut de crédibilité historique, dans la mesure où la Démocratie chrétienne dont il se veut l’héritier n’a jamais su agir concrètement pour défendre les valeurs chrétiennes, durant les 40 années où elle a dominé la vie politique italienne (Galli della Loggia citant pêle-mêle les lois sur le divorce et l’avortement, le déclin de la moralité des hommes publics ou encore la crise des vocations sacerdotales et de l’enseignement catholique) ;
enfin, l’analyste s’accorde avec le politologue Angelo Panebianco pour noter que les valeurs chrétiennes sont aujourd’hui largement représentées à droite comme à gauche, et que leur défense s’en trouve davantage assurée qu’auparavant – comme cela s’est illustré à de nombreuses reprises ces dernières années, sur des sujets de société ou de bioéthique notamment.
En conséquence, Casini n’est ni le seul, ni le plus crédible sur son propre "créneau", d’où une certaine impasse politique au centre – qui n’est pas sans rappeler la situation d’un François Bayrou.
Les électeurs ont donc fait place nette sur la scène politique italienne : alors que le Parlement sortant comptait près de 40 formations politiques, il n’en reste plus que 6, dont une seule, l’UDC, échappe encore à la bipolarisation de la vie politique, sans être toutefois en mesure de la mettre en échec. Mais s’il s’agit bien d’un "tournant", pour Giovanni Sartori, politologue spécialiste des systèmes de parti, la nouveauté ne réside pas tant dans la bipolarisation – qui existait déjà entre le PCI et la Démocratie chrétienne (Dc) – que dans l’alternance entre ces deux pôles, rendue plus claire et qui ne devrait plus désormais être perturbée par des acteurs mineurs au pouvoir de nuisance sans commune mesure avec leur poids politique.
Une Troisième République ?
Peut-on donc parler de Troisième République, sachant que les Italiens ne comptent pas en termes de changement de constitution – celle de l’après-guerre est toujours en vigueur – mais de systèmes de parti ? On serait ainsi passé d’une Première République marquée par un bipolarisme "impur" entre Dc et PCI (1948-1994) à une Seconde, marquée par l’effritement de ces deux pôles (1994-2008), puis à une Troisième, qui viendrait de s’ouvrir sur un bipolarisme nouveau, débarrassé des deux protagoniste du précédent A moins que, comme l’affirme dans La Stampa l’éditorialiste et ancien parlementaire Enzo Bettiza, la Seconde n’ait jamais vraiment existé, mais qu’elle n’ait été que l’ombre de la Première, et une simple transition vers la recomposition actuelle.
Mais quelle que soit la façon de compter, la clarification politique née du scrutin connaît également quelques ombres au tableau, héritées de spécificités propres à l’Italie.
Des pesanteurs persistantes
Il y a d’abord ce que Panebianco nomme "l’hypothèque justicialiste", qui pèse sur Veltroni depuis que celui-ci a fait un entorse à son propre principe de concourir seul ("andare da solo") en permettant à la formation du juge Di Pietro, l’Italie des Valeurs, d’afficher son propre symbole à l’intérieur de sa coalition, sans l’intégrer au Parti démocrate. Ce choix, dicté par une volonté de "se protéger des relents d’antipolitique qui circulent dans l’opinion publique", contraste avec "la volonté, maintes fois affirmée par Veltroni, d’en finir avec l’éternelle guerre civile italienne, et d’engager une compétition avec le centre-droit qui ne soit plus fondée sur la diabolisation de l’adversaire." En effet, ce nouveau rapport entre majorité et opposition, signe d’une démocratie mature et sereine, ne peut qu’être entravé par l’alliance avec un parti qui entretient un climat d’invective permanente à l’égard de Silvio Berlusconi. Pour Panebianco, tant que Veltroni n’aura pas levé l’hypothèque justicialiste, c’est-à-dire tant qu’il sera l’allié de Di Pietro ou que celui-ci n’aura pas fait évoluer son discours, il sera impossible d’aboutir à cet "accord bipartisan sur la justice" dont le pays a besoin pour "clore enfin l’éternelle transition italienne", née de l’opération "Mains propres" et qui empoisonne la vie politique depuis une quinzaine d’années.
La nouvelle fracture géographique
Une autre forme de vote "antipolitique" – nous parlerions, en France, de "populisme anti-système" – devrait peser davantage sur l’orientation politique du pays dans les années à venir, car elle est partie intégrante de la nouvelle majorité : c’est le retour en force la Ligue du Nord d’Umberto Bossi, allié turbulent et imprévisible qui a recueilli 8 % des voix au niveau national, et qui dépasse les 25-30 % des voix dans de nombreuses localités du nord du pays, où elle devance souvent l’ensemble des autres formations politiques.
Dès lors que le Peuple de la Liberté a besoin de la Ligue pour avoir la majorité absolue dans chacune des deux Assemblées, et que leurs leaders respectifs affichent une grande proximité, deux questions principales se posent :
l’une concerne l’Europe, puisque la Ligue montre une hostilité particulière envers la libre circulation de certaines catégories de citoyens européens. Elle a d’ailleurs récemment exploité deux affaires criminelles impliquant des étrangers, notamment des Roms de Roumanie, pour faire monter les enchères ministérielles et réclamer pour son parti le ministère de l’Intérieur ;
l’autre concerne l’Italie elle-même, puisque Bossi souhaite obtenir pour lui-même le ministère des Réformes, afin de faire progresser le fédéralisme fiscal, vu comme un rempart contre des transferts réputés abusifs du Nord vers le Sud.
Des craintes existent donc que le PdL ne soit l’otage politique de la Lega, et le poids réel de cette dernière sur la politique gouvernementale constitue une des principales inconnues pour l’avenir du pays.