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La Pologne, eurosceptique ?

8 janvier 2009

Reijo Kemppinen, ancien responsable du service presse de la Commission européenne sous la présidence Prodi avait dit : "Selon la définition qu’on a d’eurosceptique, je suppose que plus de la moitié de l’Europe l’est !". Pourtant il n’est pas rare que quelques Etats soient désignés comme les mauvais élèves de l’Europe, et la Pologne est souvent en première ligne dans la presse française. Mais pourquoi braquer le projecteur sur cet Etat qui a soif d’Europe et qui a fait beaucoup pour intégrer l’UE ?

Des Polonais majoritairement euro-enthousiastes dans les sondages

Après la parution du dernier eurobaromètre, Gazeta Wyborcza titrait : "Il n’y a pas de nation en Europe qui aime plus l’UE que les Polonais". En effet, les chiffres le montrent. Quand on accuse les Polonais de préférer les Etats-Unis à l’UE, le sondage publié par ce journal montre que 72% des Polonais pensent qu’il faut bâtir de bonnes relations avec "toute l’UE", contre seulement 16% pour les Etats-Unis. En 2008, 58% des Polonais ont une image positive de l’UE alors que la moyenne des Etats membres s’établit à 48%. 65% des Polonais pensent que l’appartenance de leur pays à l’UE est une bonne chose alors que les Européens ne sont en général que 52% à le penser.

Il existe toutefois de grandes disparités dans l’euro-enthousiasme des Polonais, mais l’on retrouve les mêmes variables dans les autres pays membres. Les plus euro-enthousiastes se trouvent chez les jeunes et chez les personnes ayant suivi des études relativement longues. En revanche, les jeunes Polonais, pro-européens, adoptent en général une politique du "wait & see" devant l’avenir du traité de Lisbonne, comme s’il y avait un hiatus entre l’idée européenne et la politique européenne.

La difficile marche vers l’Europe, un coût réel mais instrumentalisé par certains partis populistes

Le "retour à l’Europe" était en 1989 le grand projet des Etats post-communistes qui faisait consensus. Peu de mouvements considéraient qu’il y avait une véritable alternative à l’intégration européenne et la population était massivement enthousiaste à cette idée.

Ce n’est qu’avec l’arrivée des questions pratiques de la reprise de l’acquis communautaire que le soutien de l’opinion publique, toujours largement pro-UE, commença à décliner. Des craintes naissantes sur l’agriculture, l’acquisition de terres par les étrangers et les chantiers navals furent reprises et instrumentalisées dans un espace politique national faiblement institutionnalisé par des partis qui voyaient là l’opportunité d’ébranler le consensus. Il ne faut pas oublier que parallèlement à la belle idée de l’intégration européenne, le retour à l’Europe s’est traduit pour ces États par des sacrifices énormes pour s’adapter aux standards européens. Les efforts à fournir étaient d’autant plus nombreux que les États membres et la Commission européenne étaient frileux à l’origine. Lorsque la Pologne proposa en juillet 1990 d’inscrire dans l’accord que l’adhésion à l’UE était le but ultime de l’association, la Commission refusa en premier lieu. En 1991, le président Mitterrand déclara même que cet élargissement n’interviendrait pas avant "des dizaines et des dizaines d’années", au grand désarroi des pays concernés.

Les sociétés post-communistes ont dû affronter des défis tant sur le plan politique (l’apprentissage de la démocratie), que sur les plans économiques et sociaux. La transition ne s’est pas faite sans heurts, d’autant plus que les aides ont été relativement faibles contrairement à ce qui est souvent présent dans l’inconscient collectif. A titre comparatif, même si les enjeux politiques, symboliques et sociaux ne sont absolument pas les mêmes, l’Allemagne a mis 7% de son PIB dans l’aide à la réunification allemande, quand l’UE a consacré au maximum O.3% de son PIB pour financer l’élargissement. Pour les dix nouveaux membres, l’aide n’a jamais dépassé O,8% du PIB global quand le plan Marshall correspondait à 2,5% du PIB.

Le cas polonais de la douloureuse relation à la souveraineté nationale Outre le coût économique social de l’adaptation aux critères européens qui a pu faire d’une partie des laissés pour compte de la transition une frange eurosceptique encadrée par des partis minoritaires à tendances populistes, il faut également comprendre que l’élargissement a ravivé le débat sur l’intérêt national, l’avenir de la nation, la place et le rôle de la nation dans l’Union et les craintes de domination dues à la peur d’un impérialisme occidental. L’Histoire du pays joue ici un rôle indéniable car les partages de la Pologne, l’occupation nazie et la dictature communiste sont ancrés dans l’imaginaire polonais. L’absence d’un État indépendant pendant près de deux siècles a développé un attachement à la souveraineté et à l’indépendance nationale peu compris à l’extérieur. Ce poids de l’Histoire explique en partie les craintes quant à la perte de la souveraineté via l’adhésion à l’UE alors qu’elle vient à peine d’être reconquise. Aujourd’hui, 60% des Polonais pensent que l’UE impose ses positions à la Pologne. On peut également considérer que cette Histoire a favorisé le développement en Pologne d’une vision de soi comme victime face aux injustices répétées qu’elle a subi, ce qui explique la fermeté de Varsovie qui ne veut plus subir lors des négociations.

Il arrive que les aspects techniques prennent le dessus, au détriment de l’idée européenne. Le sommet de Copenhague par exemple a pu être perçu comme le combat de la Pologne contre les Etats membres et non comme la construction d’un espace européen réunifié, souhaité par les Polonais. Malheureusement, les partis politiques se sont inscrits dans cette perspective conflictuelle et le public a perçu ces négociations comme une menace à l’encontre de l’intérêt national, un sujet particulièrement sensible en Pologne.

Mais loin des négociations, l’idée européenne est toujours vibrante dans la société. La Pologne est le deuxième pays le plus optimiste sur l’avenir de l’Union et 63% des Polonais considèrent que l’Union avance dans la bonne direction.

Article de Laure-Anne Martinet, Association du Master Politiques Européennes de l’Institut d’Etudes Politiques de Strasbourg

Photo de la parade de la journée de l’Europe 2007 à Varsovie

La Pologne et l’Europe : le point de vue de deux jeunes polonais

Témoignage de Magda

Demandons-nous d’où vient l’expression "Pologne-eurosceptique". Ni les recherches scientifiques ou sociologiques, ni le contact personnel avec les Polonais ne parviennent à prouver qu’elle a un sens. Je pense que c’est à nous, les étudiants de Sciences Po en France, de combattre ce stéréotype qui existe depuis longtemps dans l’esprit des Européens. En fait les Polonais sont vraiment pour l’Europe, mais ce dont on a besoin c’est d’un vrai débat public sur les questions européennes, car c’est peut-être simplement dans notre nature polonaise d’aimer discuter, mais la discussion ne signifie pas la négation. Du reste, on agit pour le bien de quelque chose quand on souligne les désavantages afin de les améliorer. En plus, beaucoup de choses utiles au débat nous sont données par le fonctionnement quotidien de l’UE, parfois loin d’être parfait, n’est-ce pas ? Mais tous les doutes polonais autour du mot Europe trouvent leur origine dans la compréhension de notre rôle dans l’Europe. Chacun d’entre nous a sa propre idée sur les mots adressés à la Pologne par Chirac. Alors sommes-nous, la Pologne, l’hôte ou le maître de l’Europe ? Nous sommes égaux ou inférieurs aux autres pays ? Beaucoup d’intellectuels disent qu’on doit faire tout ce que l’UE dit, car on profite beaucoup de notre entrée. Mais quand même, si on est toujours un hôte dans l’Europe, est-ce que vous dites aussi à vos invités de faire tout ce que vous voulez ou au contraire vous chercher à créer une ambiance favorable pour qu’ils se sentent bien ? Alors si l’UE joue fair-play et ne persiste pas à abuser de sa position toujours dominante, je vous assure que nous, les Polonais, on joue fair-play aussi, parce que c’est enraciné dans notre honneur polonais. Alors n’ayez pas peur d’euro-scepticisme polonais, car il n’existe plus !

Témoignage de Marcin

A mon avis, il n’y a pas de problème d’euroscepticisme en Pologne. Notre pays a survécu à la période de la puissance des partis populistes comme Samoobrona et Liga Polskich Rodzin (au parlement 2001-2007), qui ont attaqué l’Union Européenne sur les conditions de l’adhésion polonaise et ont fréquemment essayé de provoquer des sentiments anti-européens (par exemple : sur le problème de la vente de terres polonaises). Cette période est déjà close. Les agriculteurs polonais ont gagné beaucoup grâce aux subventions de l’UE et sont devenus le groupe le plus euro-enthousiaste, et les Allemands n’ont pas envahi la Pologne. Après 2004, les eurosceptiques polonais ont perdu la lutte contre l’UE, parce que – simplement - tout le monde observait la deuxième "transformation économique" en Pologne. Ce qui reste pour nos eurosceptiques, ce sont des affaires typiquement politiques – comme le manque de stratégie commune envers la Russie dans l’UE ou le processus de définition, parfois difficile, de la position de la Pologne au sein de l’Union (par exemple la bataille au Conseil sur le sujet des votes). Les frères Kaczyński (du parti "Prawo i Sprawiedliwość"), Monsieur le président Lech et l’ancien premier ministre Jarosław, construisaient leur idéologie de "soft euroscepticism" sur cette base politique, pourtant en 2007 la société polonaise a encore vérifié les ambitions des hommes politiques.