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La France dans la nouvelle Europe. Assumer le changement d’échelle

Christian Lequesne

Presses de Sciences Po, collection Nouveaux débats
Date de parution : 30 octobre 2008

Synthèse réalisée à partir la présentation de l’ouvrage par l’auteur, lors d’un débat organisé par le Centre d’études européennes, en présence de Jacek Saryusz-Wolski, ancien ministre polonais des Affaires étrangère, député européen et Président de la commission des affaires étrangères du Parlement européen.

©Presses de Sciences PoPrès de cinq ans après le grand élargissement de 2004 aux dix pays d’Europe centrale et orientale, Christian Lequesne revient sur un thème de recherche qui était déjà au cœur d’un de ses premiers ouvrages publié en 1994 avec F. de La Serre et J. Rupnik : L’Union européenne : ouverture à l’Est ? Dans son dernier ouvrage qui prend la forme d’un essai, l’auteur a choisi porter son regard sur la France pour étudier la relation complexe et problématique qu’entretiennent les élites ainsi que l’opinion publique à l’égard de l’élargissement. Directeur du Centre français de recherche en sciences sociales (CEFRES) de Prague de janvier 2004 à août 2006, Christian Lequesne a pu mesurer toute l’incompréhension entre ces deux parties de l’Europe. Tandis que la campagne référendaire française de 2005 sur le Traité constitutionnel et la victoire du "non" mettait en exergue une crainte de l’élargissement, elle inspirait du côté des pays d’Europe centrale beaucoup d’interrogations et de déception à l’égard de la France, pays traditionnellement admiré et symbole des valeurs de liberté et de démocratie.

Pour tenter d’éclairer le rapport qu’entretient la France avec cette nouvelle Europe, l’auteur pose une hypothèse de base à son raisonnement : la fin de la Guerre froide a déstabilisé le rapport qu’entretient l’élite française à la construction européenne. Jusqu’alors cette construction permettait à la France, membre fondateur, de "maximiser son intérêt national", sur le mode d’un "fonctionnalisme tranquille" comme l’écrit Christian Lequesne. La socialisation européenne des élites s’est quant à elle faite uniquement au sein d’une Europe occidentale, détachée de sa partie orientale. Le "changement d’échelle" né de l’élargissement de 2004 signifiait compte tenu de cette perception de la construction européenne et du rôle de la France en son sein, un changement des conditions d’exercice du leadership – notamment la fin du leadership franco-allemand –ainsi que la fin de l’"Europe puissance". Ceci venait alimenter une série d’inquiétudes politiques prenant largement le pas sur les opportunités que représentait cet élargissement.

Parmi les différentes grilles de lecture que propose l’ouvrage pour expliquer ces craintes liées à l’élargissement, Christian Lequesne insiste sur la difficulté française à comprendre les pays d’Europe centrale. Selon l’auteur, "les expériences historiques différentes, sont à l’origine de visions différentes". Ainsi pour ces pays marqués par les années passés sous le joug soviétique et des régimes communistes autoritaires, la démocratie et le marché forment un tout, tandis que ces deux notions sont largement dissociées en France. Cette relation souffre également de préjugés et de perceptions opposées entre d’un côté la France, vue comme le pays du colbertisme, de l’anti-américanisme, favorable à un directoire des grands au sein de l’Union, excluant de fait les petits pays ; et de l’autre côté les pays d’Europe centrale et orientale vus comme des apôtres du libéralisme économique et de l’atlantisme, dont l’adhésion à l’Union venait de plus alimenter une vieille peur de la recomposition de la Mitteleuropa sous influence allemande. Les déclarations malheureuses du Président Chirac à l’égard des futurs pays membres (estimant que ceux-ci avaient "perdu là une bonne occasion de se taire"), au moment des débats sur l’intervention en Irak en 2003, restent certainement comme l’illustration de ce difficile rapport entre la France et la Nouvelle Europe.

Perçu en France comme la fin de l’"Europe puissance" au profit d’une "Europe espace", l’élargissement de 2004 a souligné le problème de principe qu’entretien la France avec le marché. Christian Lequesne analyse comment dans un contexte de peur des effets de la mondialisation et du libéralisme, thèmes qui nourrissent l’euroscepticisme, cet élargissement a été considéré comme "un avatar du libéralisme rampant", à l’image de l’utilisation de la figure du "plombier polonais". A la polarité Est / Ouest, s’ajoutait dans les mentalités une nouvelle polarité entre Etats libéraux à l’Est et Etats sociaux à l’Ouest.

Christian Lequesne propose dans la dernière partie de son ouvrage des pistes de réflexion pour sortir de cette appréhension de l’élargissement. Un bilan de l’élargissement permettrait tout d’abord de sortir de ce discours négatif, en expliquant par exemple que l’on décide pas moins bien à 25 qu’à 15 (comme l’ont démontré certaines recherches). L’élargissement ne doit ainsi pas être systématiquement opposé à l’approfondissement de l’UE. "Penser l’Europe élargie", c’est également réfléchir au rapport entre grands et petits Etats au sein de l’UE, à la question de la diversité et aux conditions d’un "leadership non exclusif". L’enjeu est enfin selon l’auteur d’envisager "la stabilisation démocratique comme une réalisation essentielle de l’Union européenne". Concluant sur le besoin d’adopter un nouveau récit sur l’Europe, Christian Lequesne suggère de placer la liberté au centre de celui-ci.