Accueil du site > Sélection du Cercle > Livres > L’Europe de 1815 à nos jours
Paris, Presses Universitaires de France Date de parution : octobre 2007. Réédition en septembre 2009
Présentation de l’ouvrage par Georges-Henri Soutou
L’ouvrage L’Europe de 1815 à nos jours a été d’abord conçu comme un manuel de l’enseignement supérieur, donc à orientation pédagogique, avec des bibliographies étendues et toute une partie consacrée aux problèmes d’historiographie et de méthodologie. Mais j’ai tenu à ce que ce soit aussi un vrai livre, avec une unité d’inspiration. Pour parvenir à cette unité, et parce que la matière est évidemment énorme (s’agissant de l’ensemble de la vie du Continent pendant deux siècles, et pas seulement de ses relations internationales) on a privilégié trois axes :
- la mise en lumière des structures de tout ordre (y compris religieux, culturel, politique, économique) que l’on a vu se développer, certes avec des variations régionales et nationales, au niveau pan-européen ;
- la démocratisation de l’Europe, commencée avec la Révolution française et largement achevée au début du XXIe siècle, malgré bien des échecs et des traverses. Pour un ensemble aussi vaste et complexe, c’est un phénomène unique dans l’Histoire, et qui pour beaucoup d’Européens aujourd’hui constitue l’essence même de l’identité du Continent ;
- le système européen et son évolution.
I) Les structures de l’Europe
Un souci essentiel a été de tenter de présenter les grandes évolutions du Continent dans les différents domaines, du point de vue de l’histoire comparée, c’est-à-dire d’un point de vue véritablement "européen". Or l’historiographie de nos pays est encore très marquée par une approche très nationale, en particulier pour les XIXe et XXe siècles. Ce n’est pas étonnant, si on se souvient le rôle joué par les historiens dans la définition, ou la reconstruction, voire la construction, des identités nationales au XIXe siècle, aussi bien pour les nationalités renaissantes de l’Europe centrale, orientale et balkanique que pour les "vieux" pays : que l’on pense à Ranke et Treitschke en Allemagne, à Augustin Thierry et Fustel de Coulanges en France. Constitutives de l’identité nationale, les historiographies européennes sont encore marquées par ce passé pourtant dépassé, mais ravivé de nos jours par le fait que, si les Européens ont certes une histoire commune, ils n’ont pas une mémoire commune. Or, comme l’a dit Pierre Nora, si l’histoire unit, la mémoire divise. Donc l’exaltation contemporaine du "devoir de mémoire", du "mémoriel", complique plutôt les choses. Rien ne fera que la mémoire de la Seconde guerre mondiale ne reste pas différente pour les Français, les Allemands ou les Polonais, par exemple, même si les historiens de ces trois pays, en particulier, collaborent depuis des années pour une approche historique convergente, appelée à déboucher sur une historiographie partagée. L’expérience en cours, et d’ailleurs réussie, du manuel d’histoire franco-allemand pour les classes de Première et de Terminale montre d’ailleurs qu’il s’agit d’un exercice difficile. (Ajoutons à cela que l’évolution rapide des origines de nos étudiants fait que rien ne peut être considéré comme acquis définitivement : d’ailleurs souvent la notion même d’Europe, et je parle ici de son contenu historique et culturel, en laissant de côté les aspects politiques actuels, suscite certes chez la majorité de nos étudiants un vif intérêt, mais chez beaucoup aussi un fort scepticisme).
L’histoire comparée, discipline relativement neuve, s’est néanmoins beaucoup développée depuis les années 1980. On peut apporter désormais quelques conclusions d’ensemble. (On retiendra ici celles qui importent le plus pour les débats actuels à propos de l’Europe). Tout d’abord, on note en gros depuis le début du XIXe siècle une évolution progressive dans tous les domaines, par vagues successives, qui part de l’Europe occidentale et atteint plus tardivement l’Europe du Sud et celle de l’Est, aussi bien pour la politique, la société ou l’économie. Ce que l’on appelle la "modernisation" politique, sociale, économique concerne donc toute l’Europe, à condition de considérer celle-ci comme un ensemble non homogène mais orienté dans la même direction, à partir des influences venues de l’Europe occidentale, qui se propagent avec plus ou moins de retard et de viscosité d’un bout à l’autre du Continent.
Deuxième conclusion : malgré les ruptures, les révolutions, les totalitarismes, il y a une certaine continuité d’une spécificité européenne dans le domaine économique et social, même si le libéralisme à l’anglaise, et donc aussi la participation à l’économie mondiale, et même au départ l’impulsion décisive donnée par l’Europe à la mondialisation (jusqu’en 1914) sont également des réalités. On parle volontiers de nos jours d’un "modèle social européen" ; je préférerais évoque le "corporatisme" comme marque spécifique de l’Europe, c’est-à-dire d’un système économique et social géré par le triangle (qu’il soit consensuel ou conflictuel n’importe pas ici) constitué entre les employeurs, les employés et l’Etat, sans oublier le poids des professions réglementées et celui des administrations publiques dans la vie économique et sociale. Sur le plan international, après la Première guerre mondiale (et donc la fin de la période où c’était l’Europe qui conduisait la mondialisation, le flambeau passant alors aux Etats-Unis) la volonté d’une spécificité européenne sur le plan économique a été baptisée par les experts d’histoire économique "régionalisme européen" : elle est évidente durant les années 1920, elle culmine avec les programmes autarciques des années 1930 et 40, elle est relancée avec la construction européenne des années 1950 à 1970, qui maintient un marché européen protégé et qui a aussi pour objectif de défendre l’Europe face à la toute-puissance économique américaine. Par la suite cette volonté paraît s’effacer face à une nouvelle politique d’inscription totale dans l’économie mondiale, très largement à la suite de l’entrée de la Grande-Bretagne dans la CEE en 1973. Mais ce ralliement apparemment à peu près complet à la mondialisation libérale est comme on le sait fort discuté, soit au nom de l’"anti-" ou de l’altermondialisme, soit au nom du "patriotisme économique". C’est même au fond le centre de bien des débats actuels. On a bien conscience désormais de leurs antécédents, et de leur profondeur historique.
Troisième apport de l’histoire comparée, qu’une historiographie trop centrée sur les "grands pays" a fait perdre de vue : la mise en évidence du rôle des "petits" Etats dans le développement du "modèle européen" : la Belgique et les Pays-Bas au XIXe siècle ont été dans bien des domaines, comme la Suisse à partir de la fin du XIXe siècle et les pays scandinaves au XXe, des laboratoires d’évolutions et de transformations au niveau européen (libéralisation politique, démocratisation, législation scolaire, sociale, organisation des entreprises, etc.).
Quatrième apport : à partir des années 1890 l’unification culturelle du Continent ne concerne plus seulement les élites de la République des Lettres, mais commence à atteindre des couches toujours plus nombreuses, grâce à la diffusion des livres et de la Presse à bon marché.
Mais c’est surtout à propos de la notion d’une identité spécifique de l’Europe que l’histoire comparée est irremplaçable. De ce point de vue on peut penser que les structures profondes du Continent évoluent dans le sens d’un recul marqué de cette spécificité depuis les années 1970 : on vient de le voir en ce qui concerne l’économie et le ralliement de la CEE à la mondialisation dans ces années, mais c’est vrai aussi en ce qui concerne la spécificité culturelle de l’Europe, en tout cas pour une majorité de ses habitants. Et même pour ses intellectuels : encore dans les années 1960, les milieux universitaires et intellectuels étaient d’accord pour estimer qu’il existait bien une Europe, espace d’une "civilisation européenne" (concept déjà défini par Guizot dans un livre fameux portant ce titre, et devenu d’usage courant depuis les années 1920).
Mais cette notion de "civilisation européenne" n’est plus admise aujourd’hui, ou en tout cas ne fait certainement pas l’objet d’un consensus : on ne peut plus parler, dans les milieux universitaires, d’une civilisation européenne, mais des civilisations de l’Europe, et même en Europe, car, même plurielle, la spécificité culturelle de l’Europe n’est plus reconnue : le Continent n’est plus, pour beaucoup, qu’un espace géographique dans lequel se mêlent des culture venues aussi bien d’ailleurs.
Pour moi cette perte de sens s’explique, outre la mondialisation et l’américanisation (qui en est largement synonyme), par la déchristianisation et le quasi abandon, après le choc de 1968, des humanités classiques dans l’enseignement secondaire (celles-ci, avec les religions, constituaient en effet l’un des rares facteurs de cohésion morale réelle des Européens).
II) La démocratisation
Un axe essentiel est évidemment l’histoire de la démocratisation progressive de l’Europe depuis le début du XIXe siècle, et de ses conséquences, à partir du modèle révolutionnaire jacobin français mais aussi du modèle libéral britannique. Le recul comparatiste permet en effet de comprendre que la Révolution française n’a pas été la seule source de modernisation politique du Continent ! Au fond, on a assisté à la convergence croissante sur deux siècles et à la victoire commune de ces deux modèles, fusionnés sous le nom de démocratie libérale (notons cependant que pour un libéral doctrinaire de 1830, de l’école de Guizot, mais aussi pour son adversaire démocrate, la notion même de "démocratie libérale" n’était qu’une contradiction dans les termes, liberté et égalité étant à leurs yeux inconciliables).
Cette démocratie libérale est devenue progressivement une norme européenne : encore implicite (mais bien présente) en 1919, elle a commencé à être inscrite dans le droit public européen en 1945 ("déclaration sur l’Europe libérée" de Yalta, déclaration de Potsdam) mais avec toute l’ambiguïté que comportait à l’époque de la Guerre froide la notion de démocratie (libérale pour l’Ouest, "socialiste" pour l’Est), elle a définitivement triomphé en 1990 avec la Charte de Paris pour une Europe nouvelle, mais là indiscutablement et explicitement sous sa forme libérale.
On a parfois souligné que cette démocratisation a eu aussi pour effet d’écarter de la direction des affaires les classes "européennes" par excellence, les élites qui depuis le XVIIIe siècle portaient une conscience vivante des réalités de l’Europe, que ce fusse l’aristocratie ou les penseurs de la République des Lettres. Le Congrès de Vienne a été l’oeuvre d’une aristocratie européenne, qui a ensuite dans l’ensemble géré le Continent, jusqu’en 1914, comme un club de gens bien élevés. "Les couches nouvelles", pour reprendre l’expression de Gambetta, ont été souvent porteuses soit de nationalismes exigeants et opposés, soit d’idéologies d’essence mondialiste.
On peut estimer d’autre part que le processus a été coûteux : deux guerres mondiales, trois totalitarismes (dont l’étude comparée est passionnante mais nous conduirait aujourd’hui trop loin) de nombreux massacres et "purifications" ethniques allant parfois jusqu’au génocide (qui sont d’ailleurs une caractéristique majeure de l’Europe depuis le XIXe siècle). Mais ces drames, et en particulier l’expérience puis le souvenir de la deuxième guerre mondiale, ont contribué à faire que la référence démocratique a envahi tout le débat sur l’identité européenne.
Soulignons qu’il y a eu là une évolution dans les traités et textes fondateurs de la Communauté, puis de l’Union européenne : absente des traités de Rome de 1957 (au moins explicitement), la référence à la démocratie, aux droits de l’Homme et à l’Etat de Droit apparaît pour la première fois dans le préambule du Plan Fouchet en 1961, mais y figure également, sur le même plan, le rappel de la civilisation et du "patrimoine spirituel" communs. Même chose avec la "Déclaration sur l’identité européenne" du sommet de Copenhague en 1973 : on y retrouve le même équilibre entre des valeurs politiques et morales universelles (démocratie et droits de l’Homme) et la civilisation et l’histoire particulières de l’Europe. Mais à partir des années 1990 l’équilibre de cette conception de l’identité européenne, à la fois universelle et particulière, bascula du côté de l’universel : dans le préambule du traité de Maastricht figurent uniquement la démocratie, les droits de l’Homme et l’Etat de Droit, sans plus aucune référence à une quelconque spécificité européenne.
Dans ces années-là ce qui triompha ce fut une conception équivalente à celle du "patriotisme constitutionnel" proclamée par Jürgen Habermas dans le cadre de la RFA (mais élargi par lui par la suite explicitement au niveau de l’Europe) c’est-à-dire d’un patriotisme reposant uniquement sur des valeurs démocratiques universelles, sans références identitaires. Dans la majorité des milieux universitaires européens et particulièrement français, toute revendication d’une identité européenne spécifique est aujourd’hui suspecte. Certes, "l’Europe sans rivage" évoquée par François Perroux dans son livre de 1954 (justement pour s’opposer au projet européen intégré de Schuman et Monnet) a toujours été une option bien présente, et sans doute aussi une réalité du développement de l’Europe. Mais qu’est-ce que l’Europe aujourd’hui ? C’est pour beaucoup au mieux une Europe que l’on pourrait qualifier d’Europe à la Schopenhauer : l’Europe "comme volonté et comme représentation" ! La notion d’Europe ne renvoie plus à un contenu objectif qui s’imposerait à tous, mais à des représentations fondamentalement subjectives, fort différentes les unes des autres, et à des projets politiques qui le sont tout autant.
Il est évident que ces considérations ne sont pas sans importance pour certains débats actuels, comme celui qui concerne les limites de l’Europe. Il est clair que si seuls comptent les "critères de Copenhague" (c’est-à-dire la démocratie et les Droits de l’Homme) comme condition d’entrée dans l’Union européenne, et pas l’appartenance à la civilisation européenne ou à un ensemble européen ayant son identité, la question de la Turquie, de l’Ukraine, du Caucase se pose dans des termes tout différents.
Il en va de même pour la forme de cette Europe : fédération, zone de libre échange, "Europe à la carte", Europe des "noyaux durs", "coopérations renforcées", ces différentes conceptions ne peuvent pas être sans relation avec l’idée fondamentale que l’on se fait de l’Europe. On peut trouver peut-être des orientations et des pistes de réflexion autour du troisième axe retenu ici, celui du système européen.
III) Le système européen
En effet il a existé une Europe, même au sens politique du terme, avant Bruxelles ! Et cette Europe-là continue à coexister avec celle de Bruxelles. Elle n’est pas fondée uniquement sur une identité de civilisation, mais aussi sur un système de relations interétatiques, appelé après le Congrès de Vienne "concert européen", ou "système européen". Elle remonte en fait aux traités de Westphalie, mais elle est devenue véritablement consciente d’elle-même et a été codifiée à Vienne. Cette Europe de 1815 reposait sur :
- un équilibre prudemment et savamment maintenu entre les grandes puissances ;
- des structures juridiques (les traités de Vienne, reliés entre eux par l’Acte final du Congrès, base d’une construction diplomatique qui a beaucoup évolué mais qui a maintenu sa filiation directe jusqu’en 1914, et même en fait bien souvent au-delà !) :
- des structures diplomatiques (diplomatie bilatérale codifiée par les conventions de Vienne, pratique toujours plus développée de la diplomatie multilatérale autour des grands congrès européens ou des "conférences d’ambassadeurs") ; ces structures reposaient sur un principe fondamental (qui est la signification même du Concert) : au niveau des Grandes puissances (les petites sont, elles, prier de s’aligner) tout le monde parle à tout moment avec tout le monde, sans exclusive ;
- un minimum de valeurs de civilisation communes (fondées sur le christianisme et sur les Lumières, dans une société fondamentalement libérale, respectant en particulier, dans le droit des gens et même dans le droit de la guerre, la propriété privée) ;
Cet ensemble de structures, de pratiques et de valeurs, beaucoup de responsables, fort différents les uns des autres, en furent tout à fait conscients, et partisans, de Guizot à de Gaulle en passant par Metternich, Lamartine, Jaurès... Ce système a assuré à l’Europe un siècle de paix, certes pas de paix absolue, car il y a eu de nombreux conflits localisés, mais au moins un siècle sans guerre générale.
Bien entendu, ce système s’est dégradé à partir de Bismarck, qui a instauré la pratique des alliances permanentes du temps de paix, pratique contraire dans son esprit même au Concert, car dessinant des camps opposés dès le temps de paix. Bismarck lui-même déclarait (mais tongue in cheek, car en fait il avait malgré tout une vision de l’Europe) : "qui parle d’Europe a tort". Mais progressivement les rivalités des Grandes puissances, la perte du sens d’un patrimoine commun (sensible même dans le vocabulaire : le mot "Europe" apparaît moins souvent sous la plume ou dans la bouche des responsables après 1900 que vers 1830 ou 1850), la montée des nationalismes, y compris dans les Etats-Nations bien établis, la montée du pangermanisme et du panslavisme (idéologies pré-racistes mettant radicalement en question les principes sur lesquels reposait l’Europe de 1815) ont abouti à la première, puis à la seconde guerre mondiale. D’où la volonté, après 1945, de sortir définitivement de la théorie et de la pratique du Concert européen au moyen de la "construction européenne" (Robert Schuman, par exemple, était très explicite sur cette volonté de réaction face à un système qui avait dramatiquement échoué par deux fois).
Mais le Concert européen classique n’a malgré tout jamais complètement disparu. A Locarno, en 1925, après l’échec avéré de la SDN comme organisme de sécurité collective, au fond on restaure le Concert, en instituant un système de garanties et aussi de consultations permanentes entre la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne et l’Italie, c’est-à-dire celles des Grandes puissances européennes d’avant 1914 qui subsistaient, après la fin de l’Autriche-Hongrie et la sortie de la Russie soviétique du système européen. L’histoire de l’entre-deux-guerres, du Pacte à Quatre de 1933 à Munich en 1938, s’explique aussi par une volonté, de la part de Londres et de Paris, de maintenir un Concert européen certes dévoyé, dont les Accords de Munich (conclus entre Grandes puissances au détriment d’une petite) ont été bien sûr la caricature, mais qui aux yeux des responsables de l’époque (Georges Bonnet utilise couramment l’expression de Concert européen) maintenait la paix en utilisant les vieilles recettes de la diplomatie européenne. Ces responsables cependant oubliaient que celle-ci fonctionnait dans un cadre juridique précis, celui du droit des gens, et dans le respect d’un minimum de valeurs partagées...
Au fond, à Potsdam en 1945, ce sont les Grandes puissances de l’époque (sans l’Allemagne, avec l’URSS revenue en fanfare dans le système, et avec les Etats-Unis bien décidés à ne plus refaire l’erreur de 1919, quand le Sénat refusa de ratifier le traité de Versailles) qui prennent en mains les affaires de l’Europe, ce n’est pas l’ONU, qui n’a eu à intervenir que de façon très marginale dans les affaires européennes depuis sa création. En 1975, le processus d’Helsinki et la CSCE, avec le retour de l’Allemagne, constituent le point de départ d’un système pan-européen beaucoup plus proche des règles classiques du Concert que du concept tout différent de l’Europe de Bruxelles.
De nos jours l’heure actuelle, le "groupe de contact" pour l’ancienne Yougoslavie, le rôle commun de la France, de la Grande-Bretagne et de la RFA dans les négociations avec l’Iran, et à l’intérieur même de l’Union européenne le mode de fonctionnement du COREPER à Bruxelles, relèvent de la diplomatie classique, peu ou pas de l’intégration européenne.
De cet ensemble de constatations découlent un certain nombre de remarques qui ne sont pas inactuelles :
- le concert européen des Grandes puissances n’a pas disparu ;
- la Turquie fait partie du système européen depuis le XVIe siècle, au moins comme objet, parfois comme sujet ; elle est officiellement agrégée au Concert lors du traité de Paris de 1856, même si sur le plan de la civilisation les contemporains ne la considèrent pas comme "européenne" ; néanmoins les réformes entamées par le Sultan permettent de considérer qu’elle se rapproche du "socle minimum" de valeurs sur lesquelles repose aussi le Concert ;
- les Etats-Unis participent depuis 1917, et à nouveau et définitivement depuis 1945, au système européen compris comme système de relations interétatiques : "nous sommes une puissance européenne", proclamait la Maison Blanche en 1990 ;
- pour la Russie, malgré les difficultés bien connues, et pour toute une série d’Etats situés à la périphérie de l’Union européenne et parties prenantes à la "politique de voisinage" de l’Union, et aussi souvent membres de l’OSCE, ce système européen en dehors de la construction européenne proprement dite est aujourd’hui encore une réalité.
Que peut-on conclure de cette dualité Union européenne/Système européen ? Sauf à admettre l’élargissement continu de l’Union et l’extension indéfinie du processus d’intégration, souvent considérés comme le seul moyen d’établir une paix et une sécurité définitives sur le Continent, on peut imaginer que les deux modalités actuelles de l’Europe (l’Union intégrée et le système interétatique) vont continuer à coexister.
Dans ce cas, l’historien, de son point de vue (qui n’est pas celui du politologue et encore moins de l’homme politique...) peut penser que, en dehors de la fédération peu vraisemblable de tout le Continent, ou de la régression souvent évoquée vers une simple zone de libre échange, le plus probable reste la coexistence en Europe d’une Union structurée (peut-être moins étendue géographiquement qu’aujourd’hui ? A terme sans la Grande-Bretagne ?) et d’un ensemble politique plus classique, plus large, au sein duquel l’Union serait incluse. Certains commentateurs évoquent des "Etats-Unis d’Europe", au sein d’une "Organisation des Etats européens", moins structurée. Du point de vue de l’économiste, du politologue ou de l’homme politique, une telle formule présente une série de problèmes ou d’inconvénients évidents. Mais si on tient compte des pesanteurs de l’héritage historique, elle n’est certainement pas impossible ou invraisemblable.
Georges-Henri Soutou, Professeur à l’Université de Paris-Sorbonne (Paris IV)