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Afin de comprendre les enjeux de l’intégration européenne et nourrir le débat, le Cercle recueille le point de vue de responsables politiques et économiques ainsi que d’experts.
25 mars 2007
Interview d’Edgard Pisani, ministre de l’Agriculture du Général de Gaulle (1961-1966) puis Commissaire européen (1981-1983). C’est un des acteurs les plus réputés de la négociation européenne. Il nous livre son témoignage et son analyse de la naissance de l’Europe.
Le Cercle des Européens : Quelles étaient les motivations de ceux qui, comme vous, ont contribué à bâtir l’Europe à cette époque ?
Edgard Pisani : Maurice Faure et moi avons le privilège d’avoir participé à la naissance d’un mythe- l’Europe- et notre but était avant tout de construire l’avenir avec l’Allemagne. Rien ne devait être fait en dehors d’une fraternité européenne. Tel était l’esprit du temps. Nous avions en tête la défense des intérêts dont nous étions les gardiens, ceux de la France et ceux de l’Europe.
Pouvez-vous donner un contenu concret à cet esprit de solidarité ?
C’est facile. Deux exemples pris sur le vif des négociations agricoles dont j’étais chargé pour le compte du gouvernement français en tant que ministre de l’agriculture me paraissent illustratifs. Prenons d’abord l’exemple des négociations sur le prix du maïs dans le cadre de la politique agricole commune. Le Conseil des ministres de l’agriculture avait approuvé ma proposition de fixer le prix du maïs sur la base des prix mondiaux et non pas des prix intérieurs. C’était un coup dur pour l’élevage en Italie qui utilisait le maïs dans la nutrition animale. Avec mes collaborateurs, de retour en train de Bruxelles à Paris, nous avons convenu que cette décision était trop défavorable à nos partenaires italiens. Et j’en ai donc référé au Général de Gaulle qui a convenu qu’en effet il s’agissait d’une « victoire dangereuse » et qu’il était donc préférable d’adopter une décision plus équilibrée. Un seul appel téléphonique à Sicco Mansholt, commissaire à l’agriculture, a suffi et une décision plus conforme à l’intérêt commun a pu être prise. Voilà l’esprit de solidarité tel qu’il régnait à l’époque.
Et l’autre exemple ?
Le ministre allemand de l’agriculture, Werner Schwarz, voulait faire jouer la clause de sauvegarde qui aurait limité les importations dans son pays des poires et pommes dont la France était la principale exportatrice. C’était une entorse à la libre circulation des marchandises et au marché commun. Le seul fait que je me sois borné à dire qu’une telle clause pourrait être appliquée pour défendre les intérêts français contre ceux de l’Allemagne a suffi pour que mon collègue allemand revienne sur sa décision et renonce à la clause de sauvegarde.
La politique agricole commune n’est-elle pas, au moins dans sa forme actuelle, périmée ?
La PAC a réussi à faire de l’Europe une puissance agricole mondiale face au pouvoir vert des Etats Unis. Il faut noter toutefois qu’elle a davantage profité aux industries agroalimentaires en amont, et à la grande distribution, en aval, qu’aux agriculteurs eux-mêmes. Dès 1972 – je n’étais alors plus aux affaires – j’ai souligné que la PAC avait réussi et qu’il fallait la changer.
Quelle réforme de la PAC proposez-vous ?
Il faut qu’elle s’inscrive dans le cadre d’une gouvernance mondiale allant bien au delà du libre échange promu par l’Organisation Mondiale du Commerce. Cette gouvernance mondiale devrait englober le commerce, mais aussi la dimension environnementale et rurale, c’est à dire sociale, de l’agriculture. Les agriculteurs sont gestionnaires de l’espace et ont un rôle dans la sauvegarde des emplois. Ces buts devraient être inclus dans la régulation de l’agriculture au plan mondial.
Alors que l’on célèbre les 50 ans de l’Europe, le pessimisme règne sur sa capacité à sortir de la crise provoquée par le double non français et néerlandais. Que faire ?
L’Europe va d’autant plus mal que la Grande-Bretagne en fait partie, car nos partenaires britanniques ne veulent pas une Europe politique, mais une simple zone de libre-échange. Or l’Europe doit être une des cinq grandes puissances mondiales et pour cela il faut construire l’Europe politique. Il faut que les Etats réellement favorables à l’Europe politique constituent entre eux une confédération, et progressivement ils seront rejoints par les autres.
Comment sortir à court terme de l’impasse constitutionnelle ?
Je suis contre les référendum. Je propose en France d’adopter le traité constitutionnel par un vote solennel par le Congrès à Versailles, et de toutes les façons, désormais que ce type de décision fasse l’objet d’un vote parlementaire le même jour dans tous les Etats membres.
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